Le privilège d'Albenga (1453)
Reçu dans les murs d'Albenga sur la route de la Lombardie, le roi René affranchit la cité ligure de toute représaille et lui ouvre le commerce de ses comtés. Cinq ans plus tard, Jean Natte se dira « des terres dîmières du diocèse d'Albenga ».

Enquête en cours : cette page évolue encore au fil des recherches en archives.
À l'été 1453, le roi René part pour la Lombardie, où il va combattre Venise aux côtés de François Sforza et de Florence. Il a voulu passer les Alpes avec cinq mille chevaux, les troupes du duc de Savoie lui ont barré la route, et il redescend sur la côte ligure. Son itinéraire le place à Vintimille le 3 août, puis à Port-Maurice, la ville jumelle d'Oneille (Oneglia). Albenga est sur cette route. La cité lui ouvre ses murs et le loge. Pour une cité, laisser entrer un prince étranger et sa suite en armes est un engagement lourd : elle lui confie la place pour la durée de son séjour et l'entretient à ses frais.
Cinq jours plus tard, il signe sur place une lettre qui offre aux Albenganais un statut privilégié dans toute la Provence. C'est une lettre de remerciement, sans rapport avec Hyères. Si elle figure ici, c'est à cause d'une phrase écrite cinq ans plus tard : à Hyères, en décembre 1458, l'ingénieur du Béal fait inscrire dans son contrat qu'il vient des terres dîmières du diocèse d'Albenga.
Cette précision-là n'était pas dans les usages. Pour situer un étranger, un notaire donnait son lieu d'origine et son diocèse, et l'affaire était réglée : de la vallée de Meilla, diocèse d'Albenga. Nommer en plus la circonscription de la dîme, c'était écrire un mot dont personne à Hyères n'avait l'emploi. Toute la chaîne des copistes a buté dessus. Le notaire qui met l'acte au net vers 1558 retouche le latin de cette ligne et surcharge l'initiale du mot voisin. Celui qui le recopie ensuite ne reconnaît plus le terme et le prend pour un nom de lieu, de Simeria. Au XIXᵉ siècle, le traducteur Crozals laisse le mot sans traduction et expédie au passage le diocèse d'Albenga à Albi, dans le Tarn. La convention de 1458 reprend ce mot, ses quatre lectures et son sens.
Cette précision prend son sens dès que l'on sait ce que ce nom valait dans les comtés de René, et c'est la lettre de 1453 qui le dit.
Payer une dette d'hospitalité
L'acte s'ouvre sur un préambule qui donne la raison de la faveur. Les lettres du temps commencent souvent par une maxime morale un peu creuse. Celle-ci justifie directement la décision qui suit : le roi entend payer une dette d'hospitalité. Albenga vient de lui ouvrir ses portes et de le loger avec les honneurs.

Extrait original (Latin)
« Cum nulla virtus in principe tantum clarescat quantum gratitudinis ostensio, nam magis decet acceptorum beneficiorum non oblivisci, sed pro qualitate personarum et meritorum obsequentibus nobis retribuere. »
Traduction française
« Comme aucune vertu ne brille autant chez un prince que la gratitude témoignée, car il vaut mieux ne pas oublier les bienfaits reçus, et récompenser ceux qui nous ont servis selon leur qualité et leurs mérites. »
L'acte donne ensuite le fait qui justifie la faveur : la cité et les hommes d'Albenga ont reçu le roi dans leurs murs. Le latin dit in praesentiarum, « à présent » : l'accueil est en cours pendant qu'on écrit. L'acte a été rédigé et accordé sur place, pendant le séjour, et non des mois plus tard depuis la cour d'Aix.
L'acte reste sobre sur ce qu'a été cet accueil. Les historiens d'Albenga, qui travaillent sur les archives de leur ville, sont plus bavards. Girolamo Rossi raconte la scène en 1870.
Récit albenganais (italien, 1870)
« Qui poi essendo state celebrate in suo onore grandi feste e venendo presentato di ricchi donativi, volle prima di riprendere il suo viaggio lasciarvi un attestato della sua viva soddisfazione… »
Traduction française
« Là, de grandes fêtes ayant été célébrées en son honneur et de riches présents lui ayant été offerts, il voulut, avant de reprendre sa route, y laisser un témoignage de sa vive satisfaction… »
Albenga a donc reçu le roi avec des fêtes, des honneurs et des présents, et le privilège est la contrepartie, accordée avant son départ. Cottalasso, un demi-siècle plus tôt, dit la même chose et ajoute que le diplôme royal, signé et daté d'Albenga, se conservait aux archives de la ville.
Ce que le roi accorde
Le roi accorde deux choses. La première est la plus importante.

Extrait original (Latin)
« p[re]fatam ciuitatem et homines dicte ciuitatis et districtus ab omnibus & singulis Represaliis que ob defectum iusticie subditis nostris […] contra Januenses et eorum subditos generaliter concederentur seu concedi possent quolibet, Jmmunes, francos, liberos & exemptos facimus et esse volumus, dum tamen dicta ciuitas aut aliquis de ipsa ciuitate siue districtu causam huiusmodi Represaliis non dederit […] ad comitatus nostros prefatos per mare & […] per terras illis adiacentes libere & secure […] inibique stare, morari, mercari […] absque aliquo Jmpedimento Reali vel personali. »
Traduction française
« Ladite cité et les hommes de ladite cité et de son district, de toutes les représailles qui viendraient à être accordées à nos sujets pour défaut de justice contre les Génois et leurs sujets, nous les faisons et voulons immunes, francs, libres et exempts, pourvu que ladite cité, ou l'un de ses habitants ou de son district, n'ait pas elle-même donné lieu à ces représailles […] et [ils pourront venir] vers nos comtés, par mer et par les terres qui les bordent, librement et en sûreté […] et y séjourner, résider, commercer […] sans aucun empêchement réel ou personnel. »
La protection contre les représailles est la faveur qui compte. Dans le droit du temps, un marchand lésé qui n'obtenait pas justice à l'étranger pouvait demander à son propre prince le droit de saisir les biens de n'importe quel compatriote de son débiteur, au hasard des rencontres. La dette d'un seul engageait ainsi tous ses compatriotes. Un marchand d'Albenga de passage à Marseille pouvait voir sa cargaison saisie pour la dette d'un homme qu'il n'avait jamais vu. René met les Albenganais à l'abri de ce mécanisme dans tous ses États.
L'acte nomme d'ailleurs le risque exact : les représailles accordées « contre les Génois et leurs sujets ». Albenga est génoise, et c'est à ce titre qu'elle est exposée. Le roi la met à l'abri de ces saisies, à une condition : que la ville n'ait pas elle-même donné lieu à la saisie.
Le droit d'aller et de commercer librement est la seconde faveur : aller, venir, séjourner, résider, acheter, vendre, négocier, par mer et par terre, librement et en sûreté.
Donné à Albenga, le huitième jour d'août
La fin de l'acte donne le lieu, la date et la signature de chancellerie.
![Fin de la lettre patente : « Dat[um] in dicta Ciuitate albinganen[si] […] die octaua mensis augusti anno quadringentesimo quinquagesimo tercio » et la souscription « Johannes Regis »](img/1453_albenga_date.jpg)
Extrait original (Latin)
« Quas pro earum validiori Robore et cautela dedimus et subscripsimus propria nostra manu. Datum in dicta Ciuitate albinganen[si] per manus nostri Regis Renati predicti, die octaua mensis augusti anno quadringentesimo quinquagesimo tercio. Per Regem, domino massiliensi episcopo et Danieli Arnulfi domino de Brucco cum aliis pluribus. Johannes Regis […] »
Traduction française
« Lesquelles, pour leur plus grande force et garantie, nous avons données et souscrites de notre propre main. Donné en ladite cité d'Albenga, de la main de nous, roi René, le huitième jour du mois d'août de l'an mille quatre cent cinquante-trois. Par le Roi, en présence de monseigneur l'évêque de Marseille et de Daniel Arnulfi, seigneur de Brucco, avec plusieurs autres. Jean Regis. »
Le millésime est écrit en toutes lettres, et le roi a signé lui-même. Un exemplaire conservé à Albenga, imprimé au XIXᵉ siècle par l'historien Girolamo Rossi d'après les archives de la ville, porte la même date et les mêmes témoins : les deux copies, la provençale et la ligure, disent la même chose.
La faveur ne s'applique pourtant en Provence qu'après un second parcours, administratif celui-là. Les lettres sont grossoyées, c'est-à-dire mises au net et authentifiées, puis présentées à l'enregistrement à Aix. Elles y arrivent hors du délai légal de quatre mois, ce qui aurait dû les annuler. Tout se règle en une quinzaine, six mois après la scène d'Albenga : le 9 février 1454, le sénéchal de Provence Tanneguy du Chastel ordonne de les exécuter. Le 12, un mandement royal expédié d'Aix dispense les maîtres des comptes du délai et leur enjoint d'enregistrer quand même. Le 15, les lettres sont mises en grosse pour la ville d'Albenga. Le 20, l'archiviste royal Jean Tomani les enregistre.
Un privilège oublié
Une fois enregistré, l'acte est resté là. La table dressée à l'époque, en tête du registre, le signale au bon folio, sous le nom d'« Albingue ». Le résumé publié du registre, celui qui sert depuis un siècle et demi de porte d'entrée aux chercheurs, n'en dit rien.
Personne, dans l'histoire du Béal, n'a donc rapproché les deux actes. Aufauvre cherchait Albi dans le Tarn, Crozals butait sur un mot latin, et la pièce qui donnait à ce mot son intérêt se trouvait dans un registre de la Chambre des comptes que rien ne signalait.
Le lien avec le Béal
Aucune ligne de cet acte ne parle d'Hyères, et aucune source ne montre Jean Natte le brandissant devant un notaire. Mais en Provence angevine, être d'Albenga donnait un statut, et le roi l'avait accordé lui-même. Quand, le 27 décembre 1458, maître Jean Natte fait inscrire dans son contrat qu'il vient de la vallée d'Oneille, sur la Riviera de Gênes, des terres dîmières du diocèse d'Albenga, il ajoute une précision dont un notaire hyérois n'avait aucun usage. Elle rattache un micro-toponyme ligure, que personne en Provence ne sait situer, à la seule juridiction nommée qui ouvrait un droit dans les comtés de René.
Deux affaires indépendantes de 1477 montrent le même mécanisme à l'œuvre, sur des personnes. Bertrand de Pontevés fait venir dans le Var des chefs de maison « de Montégrosso, diocesis Albenguensis », en profitant des privilèges que le roi accordait aux étrangers venus repeupler ses villages ruinés. Et l'évêque de Fréjus appelle un Génois du diocèse d'Albenga, avec une quarantaine de familles, pour peupler un pays neuf près du Blavet. Dans ces deux affaires, l'origine albenganaise est inscrite dans l'acte.
Albenga, Oneille et Gênes
Derrière le nom d'Albenga il y a un pays, et une hiérarchie. La cité est génoise, mais à sa manière : une « terre conventionnée ». Elle est dotée d'une large autonomie garantie par des pactes anciens : Gênes y envoie un podestat sans gouverner au quotidien. Cette autonomie se resserre précisément dans ces années-là. Albenga refond ses statuts en décembre 1450, et le Sénat de Gênes les approuve en juillet 1451, après correction. Pendant ce temps la ville se déchire entre ses deux « couleurs », celle des Doria et celle des Spinola. Elle a soutenu un siège en 1436, et son trafic maritime glisse vers la rade voisine d'Alassio.
Oneille et sa vallée relèvent du même monde. Les Doria l'ont achetée en 1298 aux évêques d'Albenga, ce qui explique que le diocèse ait continué de couvrir la vallée longtemps après. Au milieu du XVᵉ siècle, ces mêmes Doria d'Oneille servent Gênes comme vicaires de Port-Maurice, la circonscription qui court de Pietra à Vintimille. La vallée compte aussi des ateliers : un moulin à papier, un foulon à draps et une tannerie tournent à Pontedassio dès le début du siècle, et les moulins à eau y sont assez nombreux pour qu'en 1496 un commissaire ducal interdise d'en construire de nouveaux sans autorisation. C'est le pays que désigne, en 1458, la ligne du contrat d'Hyères.
Le même privilège obtenu de la Savoie
Trente ans après René, Albenga obtient des ducs de Savoie le même type d'acte. En 1480, Louis de Savoie, depuis son château de Moncalieri, autorise les Albenganais à commercer librement dans le comté de Nice avec leurs navires et leurs marchandises. Son successeur Charles Iᵉʳ confirme ces privilèges en 1483 et déclare la cité hors des représailles accordées contre les Génois, dans des termes qui reprennent presque mot pour mot ceux de 1453.
Le second acte dit même ce qui l'a provoqué. Des marchands d'Albenga avaient été arrêtés avec leurs chevaux, leur or et leur argent par un commissaire ducal chargé d'exécuter des représailles contre les Génois. La ville envoie l'un des siens plaider à la cour, et obtient de n'être plus prise dans un litige qui n'est pas le sien. Le privilège de René relève donc d'une pratique courante : une petite cité maritime, riche et mal protégée, avait besoin de cette garantie auprès de chacun de ses voisins puissants, et de la faire renouveler.
→ La convention du Béal d'Hyères (1458) → La genèse du Béal, année par année