L'Almanarre : d'où vient ce nom ?
Les panneaux, les guides et les notices en ligne le répètent : l'Almanarre viendrait de l'arabe al-manar, « le phare », et une tour sarrasine se serait dressée là. Enquête sur une explication dont personne n'a repris le dossier depuis les années 1960.

Enquête en cours : cet article évolue encore au fil des recherches en archives.
Le nom de l'Almanarre, cette plage au pied du tombolo de Giens, a une explication toute prête, qu'on lit sur les panneaux, dans les guides et sur les sites de la ville. Il viendrait de l'arabe al-manār, « le phare », et rappellerait une tour à feu que les Sarrasins auraient élevée là pour surveiller la côte.
Cette explication est la plus répandue, mais rien ne l'établit. Aucun texte et aucune fouille ne placent de Sarrasins à Hyères. L'emplacement est un des plus mauvais du secteur pour installer une vigie, puisqu'il est au pied des collines qui commandent vraiment la rade. Les cartulaires de Provence, où l'on trouverait des noms arabes s'il y en avait, n'en portent aucun. Surtout, la première mention connue du nom, vers 1062, désigne une source d'eau.
Vers 1062 : le nom est celui d'une source
L'acte est une notice du cartulaire de Saint-Victor de Marseille. L'archevêque d'Aix Rostaing et ses frères Amiel et Guy donnent à l'abbaye l'église Saint-Michel, « devant le château qu'on appelle communément Hyères », avec tout ce qu'elle tient. Pour situer le bien, le scribe le borne par les repères du paysage. Du côté du midi, l'église touche la source qu'on appelle Alma Narra.

Extrait original (Latin)
« … donamus omnipotenti Deo et sancto Victori martiri ecclesiam sancti Michahelis et omnia que ibi adjacet, et tenet ipsa ecclesia ; ex parte meridii, consors fons que vocant Alma Narra ; et est ipsa ecclesia ante castrum quem vulgo nominant Heras. »
Traduction française
« … nous donnons à Dieu tout-puissant et au martyr saint Victor l'église Saint-Michel et tout ce qui s'y trouve et que cette église tient. Du côté du midi, elle touche la source qu'on appelle Alma Narra. Cette église est devant le château que l'on nomme communément Hyères. »
Qu'est-ce qu'un cartulaire ?
Un cartulaire est le registre dans lequel une abbaye recopie, les uns à la suite des autres, les actes qui fondent ses droits : donations, ventes, échanges, confirmations de pape ou de roi. Rassemblés dans un seul volume, ces actes dispersés deviennent un titre de propriété consultable. Pour beaucoup d'entre eux, le parchemin d'origine a disparu depuis : la copie du cartulaire est alors le seul texte qui reste.
Saint-Victor de Marseille et Lérins, l'île au large de Cannes, sont les deux grandes abbayes de la Provence médiévale, et leurs registres comptent parmi les plus gros ensembles d'actes que la région ait gardés pour les Xe-XIIe siècles. Celui de Saint-Victor, publié par Benjamin Guérard en 1857, aligne plus de mille actes en deux volumes. Celui de Lérins, publié par Henri Moris et Edmond Blanc en 1883, en compte plus de trois cent soixante pour sa première partie.
Les deux couvrent la côte provençale et son arrière-pays, et les deux éditions du XIXe siècle sont munies d'index qui identifient les noms latins commune par commune. Pour une question de toponymie, ces index donnent donc un relevé des noms de lieux de la Provence au moment où le nom de l'Almanarre apparaît.
Trois détails comptent. Le nom s'applique d'abord à un point d'eau, quarante ans avant d'apparaître comme nom d'église. Il est écrit en deux mots, avec deux majuscules, par un scribe qui le comprend encore. Et l'éditeur du cartulaire, en 1857, le range dans son index sous « Almanarra, fons ».
Un mot sur ce fons, puisque les auteurs qui en parlent hésitent entre « source » et « fontaine ». Le latin dit les deux : fons est aussi bien l'eau qui sort de terre que l'ouvrage bâti qui la recueille. L'acte de 1062 ne dit pas lequel des deux.
Quarante ans plus tard, le nom reparaît, mais appliqué à une église. Une charte du cartulaire de Lérins, passée entre 1101 et 1110, réserve les dîmes de salines que le père du donateur avait données « à l'église Sainte-Marie de l'Almanarre ». Cette fois le nom est écrit d'un seul bloc, dealmanarra, et il désigne un bâtiment.

Ensuite, le nom devient méconnaissable. Les notaires et les registres fonciers l'écrivent de toutes les façons pendant sept siècles : de Almanarra, Lamanayra, alamanarre, dalmanarra, Armanarre, dela manarra, de La Mannarra, ad manarra, ala manaro, la manarro, La Manarre. Le début du mot flotte, et finit par être compris comme l'article français ou provençal : c'est la Manarre, et c'est ainsi qu'on l'a dit dans le pays pendant des siècles : Mistral l'enregistre encore sous cette forme, la manarro, en 1886. L'orthographe savante « Almanarre », elle, a été remise en honneur par Alphonse Denis au XIXe siècle.
Cette série a été relevée acte par acte par Paul Roux, dans la seule étude complète des noms de lieux d'Hyères.
Les formes du nom, et ce qu'elles prouvent
La série complète des formes anciennes a été relevée par Paul Roux dans sa thèse de toponymie du terroir d'Hyères, notice n° 12. Le microfilm du registre de Leopardo da Foligno, enquêteur de la cour des comptes envoyé à Hyères en 1332 (Archives départementales des Bouches-du-Rhône, B 1042, microfilm 2 MI 235), porte bien les cinq formes que Roux en a tirées.
Cette instabilité ne tranche rien. Un nom que l'on redécoupe aussi librement est un nom devenu opaque, dont plus personne ne comprend le sens, et cela vaut aussi bien pour un mot arabe que pour un mot latin.
Neuf fois entre 1332 et 1587, le nom s'écrit sans rien devant, ni al- ni article. Quatre de ces formes portent la terminaison latine du complément, -am, et le notaire décline alors le nom comme un mot latin ordinaire : versus Manarram en 1413, ad manarram et manarram seul en 1462, apud manarram entre 1493 et 1497. Le mot que ces scribes manipulent est Manarra, tout court. Cela ne remonte pas jusqu'en 1062, où le seul témoin coupe Alma Narra, et la chronologie de la série va même en sens inverse, l'initiale soudée étant seule attestée jusqu'en 1234 et l'article roman n'apparaissant qu'en 1261.
1841 : Alphonse Denis publie l'étymologie arabe en note
L'étymologie arabe apparaît pour la première fois en 1841, en bas de la page 31 d'un petit livre publié à Toulon, les Promenades pittoresques à Hyères, signé Alphonse Denis.
Denis est un notable et un promoteur de sa ville. Il est député du Var, maire d'Hyères, et c'est lui qui a lancé Hyères comme station d'hiver pour les malades et les riches étrangers. Son livre est un ouvrage d'agrément pour ces hivernants, avec des lithographies, sur le modèle des recueils de voyages pittoresques à la mode. C'est dans ce livre-là, et en note, que l'explication apparaît pour la première fois.

La note dit autre chose que ce que la tradition en a retenu.
« Le nom d'Almanare ou Almanara, comme on peut le lire dans les anciens historiens, m'avait toujours paru d'origine arabe. Je dois à M. Reynaud, membre de l'Institut, qui est venu visiter, il y a quelques années, ces ruines, la véritable signification de ce mot, qui veut dire Phare, point de reconnaissance. En effet, il est probable que cette côte, assez souvent orageuse, était habituellement éclairée au moyen de feux allumés par l'humanité des religieuses, ou les lumières qui brillaient aux croisées de chaque cellule. »
Cette note dit quatre choses. Le point de départ est une impression personnelle de Denis, fondée sur la seule ressemblance du mot. La garantie savante est une parole orale, recueillie lors d'une visite sur le terrain et rapportée de mémoire quelques années plus tard, sans qu'un mot arabe soit cité ni un dictionnaire ouvert. Le « M. Reynaud » en question est Joseph Toussaint Reinaud, orientaliste, membre de l'Académie des inscriptions, auteur en 1836 d'un livre sur les invasions des Sarrasins en France. Et le phare de Denis n'a rien de sarrasin : ce sont les religieuses de l'abbaye qui allument les feux, ou simplement les lumières de leurs cellules qui brillent la nuit. Le texte de Denis ne parle pas de tour de guet sarrasine.
Reinaud renvoie à Denis, qui se réclame de Reinaud
Le nom de Reinaud a longtemps donné du poids à la note de Denis. Un membre de l'Institut, spécialiste du monde arabe, avait vu les ruines et tranché. Son livre, lui, ne confirme rien de tel.
Sur Hyères, Reinaud n'a aucune source à lui : sa note renvoie à un ouvrage d'Alphonse Denis. Et quand il aborde les tours côtières que son siècle attribuait volontiers aux envahisseurs, il doute, et il écrit qu'« en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours bâties près des côtes aux chrétiens », sans cesse menacés par les descentes de pirates. Sa note de bas de page, là encore, renvoie à Denis.
Denis tient son étymologie d'une conversation avec Reinaud, et Reinaud tire ce qu'il dit d'Hyères du livre de Denis. La référence est circulaire, et elle repose sur une conversation. Sur le point précis qui compte, la tour à feu sarrasine, l'orientaliste est plus prudent que l'érudit local qui se réclame de lui.
1882 : une hypothèse devient un fait
En quarante ans, l'énoncé change de statut. La quatrième édition d'Hyères ancien et moderne, parue en 1882 et refondue par le docteur Chassinat après la mort de Denis, reprend le même paragraphe des Promenades. Mais la note a quitté le bas de page pour monter dans le corps du texte, elle a perdu sa prudence, et le nom de Reinaud a disparu.
« Sur cette côte qui porte encore aujourd'hui le nom d'Almanarre (mot arabe qui signifie phare, point de reconnaissance pour les navigateurs), s'élevait, au temps du Bas-Empire, une ville romaine qui s'appelait Pomponiana… » (A. Denis et R. Chassinat, Hyères ancien et moderne, 4e éd., 1882, p. 24.)
L'énoncé de 1882 ne porte plus ni auteur ni réserve. C'est sous cette forme qu'il circule depuis : la page « Chronologie d'Hyères » de Wikipédia, dans sa version de septembre 2026, la recopie mot pour mot et sans référence.
Le même livre imprime pourtant, deux cents pages plus loin, la pièce qui gêne le plus cette lecture. C'est Denis lui-même qui signale que le nom apparaît pour la première fois dans l'acte de 1062, et qui écrit qu'il y désigne « la fontaine ou source d'Almanarra ». Le livre ne rapproche jamais les deux passages.
Une époque qui voyait de l'arabe partout
Un climat culturel n'a jamais réfuté une étymologie, et il ne suffit pas de dater une idée pour la faire tomber. Mais il explique la forme de l'énoncé de Denis, cette évidence lâchée en une ligne.
Denis écrit entre 1834 et 1841, c'est-à-dire dans la décennie qui suit la prise d'Alger en 1830, pendant que Reinaud publie son livre sur les Sarrasins et que Lamartine publie son Voyage en Orient. L'Orient est alors un cadre d'explication disponible, prestigieux, et qui sonne vrai. L'idée se diffuse dans la génération suivante, celle des années 1880. Hyères se fait alors appeler Hyères-les-Palmiers et plante des palmiers sur ses avenues. L'architecte Pierre Chapoulart y bâtit deux maisons de goût oriental, à arcs outrepassés et faïences : la villa mauresque, élevée en 1881 pour l'industriel Alexis Godillot, et la villa tunisienne, qu'il construit en 1884 pour lui-même. Sur la rade de Toulon, Marius Michel, dit Michel Pacha, ancien directeur des phares de l'Empire ottoman, couvre le domaine de Tamaris de villas orientales.
Le meilleur juge de ce climat est Paul Roux lui-même. Il parle, à propos des toponymes hyérois, d'une « arabomanie » qui a sévi dans la région. Et il en donne la liste, autour de l'Almanarre : Giens expliqué par Djaïn, Porquerolles par Qualhlar allah, « le port de Dieu tout-puissant », Bandol par Bendor, la pointe du Rabat par les rebaths, ces postes d'observation arabes, le massif des Maures par les Maures eux-mêmes. Il les écarte tous les cinq. Porquerolles vient des porcs, la pointe du Rabat du provençal rabas, le blaireau, et les Maures du latin maurus, sombre, la forêt noire des pins, un nom attesté avant l'arrivée des Arabes.
Il ne garde que l'Almanarre, et encore, « provisoirement peut-être ».
Un seul des quatre auteurs a examiné les formes du nom
L'étymologie arabe est présentée aujourd'hui comme une opinion solidement établie. En remontant les références une à une, on trouve quatre auteurs qui la reprennent, dont un seul a examiné les formes du nom.
Celui-là est Paul Roux, linguiste et dialectologue né à La Crau, dont la thèse de 1967 sur les noms de lieux du terroir d'Hyères a fourni la série des formes citée plus haut.
Qui est Paul Roux ?
Né à La Crau le 7 février 1921, mort le 29 janvier 1991. Linguiste et dialectologue, il soutient en 1967 une thèse sur les noms de lieux du terroir d'Hyères, dirigée par Charles Rostaing, puis en 1970 un doctorat ès lettres sur le parler de Fréjus et de sa proche région. Il est chargé de cours à Aix de 1969 à 1980, puis à Nice jusqu'en 1985.
Il est aussi, de 1982 à 1989, capoulié du Félibrige, c'est-à-dire chef de l'association fondée par Frédéric Mistral pour défendre la langue provençale, et membre actif de l'Académie des langues dialectales de Monaco.
Ces éléments viennent tous d'une même notice nécrologique, signée Raymond Sindou dans la Nouvelle revue d'onomastique. Aucune de ces dates ne figure dans une autre source, et rien n'y est dit de ce qu'il faisait avant son premier doctorat.
Sa thèse de 1967 n'a pas été remplacée : c'est elle que citent, pour l'Almanarre, les auteurs venus après lui.
Les trois autres reprennent son résultat. Charles Rostaing, dans un article de 1976 sur la toponymie sarrasine de Provence, écrit : « M. Roux, à qui j'emprunte ces détails concernant Almanarra ». Ernest Nègre, dans sa Toponymie générale de la France de 1990, consacre au lieu une phrase, cite comme source l'article de Rostaing, et conclut que le nom « paraît bien être » l'arabe al manar. Les archéologues du site, en 2013, écrivent que le nom « aurait pour origine » un mot arabe, étymologie « aujourd'hui généralement acceptée ».
Ce que l'on prend pour un consensus de spécialistes est donc une suite de résumés d'un seul travail, chaque fois plus courts et plus affirmatifs que le précédent. Roux discute les trois explications sur cinq pages et conclut « provisoirement peut-être ». Rostaing le résume en deux pages. Nègre le résume en une phrase. Les guides et les notices en ligne réduisent le tout à une formule sans auteur, souvent accompagnée d'une erreur de fait, puisque plusieurs versions affirment qu'au Moyen Âge Giens était encore une île, ce que la géologie du tombolo contredit.
Rostaing range déjà l'Almanarre sous l'arabe en 1937
La chaîne a deux maillons en amont de Roux, et ils expliquent pourquoi l'explication arabe était déjà installée quand la seule étude du dossier a commencé.
Le premier est Mistral. Son Trésor du Félibrige, en 1886, donne manarro en vedette, avec pour définition « l'Almanarre, ancien monastère de femmes, à Hyères », et renvoie à l'espagnol almenara. Aucun argument, aucune forme ancienne, mais l'autorité du plus grand dictionnaire de la langue provençale.
Le second est Charles Rostaing, celui-là même qui dirigera trente ans plus tard la thèse de Paul Roux. Dans un article de 1937 sur la toponymie de la Provence, il reprend l'hypothèse de Denis sans la discuter. Il y annonce, avec prudence, qu'« il semble bien » exister « une enclave toponymique arabe, limitée à la région maritime d'Hyères », et y range l'Almanarre en une parenthèse :
« l'Almanarre ([vient de] al manar = le fanal ; étymologie confirmée par M. Dauzat, d'après M. Marçais), peut-être la pointe du Rabat… » (C. Rostaing, « La toponymie de la Provence », Revue des études anciennes, 1937, p. 265.)
Pas une mention ancienne, pas une forme ancienne, pas une note. La caution s'appelle Albert Dauzat, qui est alors le maître de la toponymie française, et « M. Marçais » est selon toute apparence un arabisant du Collège de France, consulté sur le sens du mot arabe et non sur le nom hyérois. Deux pages plus tôt, dans le même article, Rostaing écrit que c'est aux encouragements de Dauzat qu'il doit son sujet de thèse.
Dauzat n'a rien publié là-dessus. Sa Toponymie française ne contient pas une seule mention de manar et ne mentionne Hyères qu'une fois, pour la Crau. La garantie donnée en 1937 n'a jamais été publiée : elle reste une parole de directeur à élève.
Trente ans plus tard, Paul Roux dépouille les formes anciennes, juge l'hypothèse rivale « beaucoup plus forte », puis revient « provisoirement peut-être » à l'étymologie que son directeur reprenait depuis 1937. Aucune étude postérieure à Roux n'a repris le dossier.
La monnaie qui décide Rostaing
Le dossier ne contient qu'une trouvaille matérielle : deux monnaies ramassées sur le site, dont une seule est identifiée. C'est elle qui fait basculer Rostaing en 1976. Après avoir exposé l'hypothèse de la source, et après avoir lui-même fourni à Roux les rapprochements qui la soutenaient, il conclut :
« je me rallie d'autant plus volontiers que M. Lacam signale qu'on y a trouvé une monnaie que l'on peut dater de la fin des Omeyyades »
Le « on » de cette phrase ne désigne personne. La page que Rostaing donne en note tient en trois lignes, dans un catalogue intitulé Quelques monnaies trouvées en Provence : « À Olbia (Al Manar), près d'Hyères. Une monnaie que l'on peut dater de la fin des Omeyyades (Pl. XXII, C). Une autre monnaie non encore identifiée (Pl. XXII, D). » C'est tout. La notice ne dit ni quand ni où sur le site les pièces ont été trouvées, ni par qui, ni dans quelle couche, et elle ne donne ni le métal, ni le poids, ni l'atelier, ni la légende, ni un numéro d'inventaire. Rostaing en recopie donc la totalité : ce qu'il donne pour un fait d'archéologie est une légende de planche.
Mais deux passages du livre de Lacam privent cette monnaie de toute valeur de preuve.
D'abord, ces monnaies ne viennent d'aucune fouille. Elles proviennent de ce que Jean Coupry, qui fouillait alors Olbia, avait laissé Lacam examiner : la couche superficielle. Lacam en donne lui-même la datation, « la plupart sont à dater des XIVe et XVe siècles ». Un ramassage de surface sur une place forte occupée depuis le IVe siècle avant notre ère ne date rien.
Surtout, Lacam conclut lui-même l'inverse. Quatre-vingt-quatorze pages plus tôt, p. 110, au terme de son exposé sur le site, il écrit : « Toutes les pièces musulmanes que nous avons étudiées et qui proviennent du site d'Olbia sont d'importation. » Une importation atteste un commerce, pas une occupation.
Le livre avait d'ailleurs été mal reçu. Les critiques jugent la démonstration insuffisante, et l'objection de fond est déjà formulée par l'orientaliste Gaston Wiet, qui préface pourtant l'ouvrage : « la présence de monnaies n'a rien d'extraordinaire » sur cette côte. Gabrielle Démians d'Archimbaud, archéologue de référence de la Provence médiévale, ajoute que le « mythe sarrasin » fait partie du folklore de tous les villages de la région, et reproche à Lacam de s'appuyer sur des traditions orales et des noms de lieux non contrôlés.
Les comptes rendus de 1966-1967, et la page 204
Les critiques sont celles de G. Démians d'Archimbaud (Cahiers de civilisation médiévale, 1967, p. 56-57), de N. Coulet (Annales du Midi, 1966, p. 557-559), qui rapporte le jugement du préfacier, et de R. Le Tourneau (Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, 1966, p. 245-246). Ce dernier, arabisant, écrit que les Sarrasins « n'ont jamais eu de grands établissements permanents » et que la toponymie et le folklore sont des « instruments de recherche fort douteux ».
La page 204 de Lacam porte deux objets sans rapport : en haut la notice des monnaies d'Olbia, en bas le début d'une inscription de Grimaud, que le compte rendu des Cahiers tient pour un document tardif et chrétien, mal orienté dans la planche.
L'identification de la pièce est attribuée par Lacam à Maléké Bayani, conservateur des monnaies du musée de Téhéran, sans que la légende, l'atelier ni le poids soient rapportés. La même datation, « la fin des Omeyyades », est donnée sur la même page à une seconde monnaie, trouvée à Bormes. Les monnaies de Bormes, en planche XXI, portent des légendes arabes lisibles, et Lacam lit la première en toutes lettres : frappée en Égypte en 133 de l'Hégire pour Abd al-Malek ibn Yazid, avec la profession de foi musulmane. Les deux pièces d'Olbia, en planche XXII, ne livrent aucune légende lisible, au même endroit du même livre et par le même procédé. Le grain de la reproduction ne suffit donc pas à expliquer ce qu'on n'y lit pas. Cela ne vaut pas expertise, qui se ferait sur l'original, mais Lacam n'indique pour aucune des deux pièces d'Olbia ni dépôt, ni collection, ni numéro d'inventaire.
Gensollen, 1911 : la source bienfaisante
Une explication concurrente est presque aussi ancienne, et elle a beaucoup moins circulé. Elle est due à un érudit hyérois, O. Gensollen, qui publie en 1911 dans les Annales de Provence un article intitulé Étymologie du nom de lieu Al Manarre. Le texte n'a pas été réédité, et il est connu par les résumés qu'en donnent Roux et Rostaing.
Son idée est de prendre le nom tel que la charte de 1062 l'écrit, en deux mots. Alma, en latin, est l'adjectif qui veut dire nourricière, bienfaisante. Nara renverrait à un mot grec pour ce qui coule, l'eau vive, qui appartient à une série bien réelle de noms de rivières : le Nar, affluent du Tibre, la Narona d'Illyrie. Alma Narra serait donc la source bienfaisante, ce qui est exactement ce que l'acte de 1062 désigne.
Rostaing, avant de changer d'avis, avait lui-même renforcé cette explication en y ajoutant une très ancienne racine désignant l'eau, antérieure aux langues indo-européennes, qu'on retrouve dans le Nartuby varois. Roux juge l'hypothèse « beaucoup plus forte » que l'arabe, en notant qu'elle a pour elle la première mention.
Puis il revient à l'opinion traditionnelle, pour ce motif :
« L'identification d'"Alma Narra" avec un nom de source ne se retrouve plus en effet après la première mention ; au lieu donc que ce soit l'eau qui ait fourni son nom au lieu dit, on peut admettre que la source (ou la fontaine) a été nommée d'après celui-là. »
L'argument se retourne facilement. D'abord, un nom de lieu se comprend d'ordinaire par ce qu'il a désigné en premier, et l'ordre est ici la source, puis l'église, puis la plaine, le chemin et le monastère, puis la colline et le quartier. Roux propose de lire la chaîne à l'envers sans pouvoir produire une seule mention du lieu-dit antérieure à celle de la source.
Ensuite, le silence s'explique sans mystère, et il se mesure. Une source sert de repère dans les actes qui doivent dire où s'arrête un bien, et c'est le travail des chartes de donation. Le cadastre n'existe pas encore, les cartes sont rares et approximatives : pour délimiter une terre, on la décrit par ce qui l'entoure, ce que les actes appellent ses confronts. Dans les deux cartulaires de Provence, une source sert ainsi de limite quarante fois. Dans les documents hyérois postérieurs et comparables, seulement deux fois, et ce sont précisément les deux actes qui remplissent encore la même fonction, un confront de cadastre en 1626 et une borne de délimitation entre Hyères et La Garde. Après 1100, les textes hyérois ne sont plus des donations d'églises mais des registres de terres et des minutes de notaires, qui nomment des parcelles, des voisins et des chemins. Ce sont les documents qui changent, pas le nom.
Le comptage, document par document
Les quarante mentions sont relevées dans les clauses de bornage des deux cartulaires : trente-deux dans le premier tome de Saint-Victor, trois dans le second, cinq dans le tome I de Lérins. Sont écartées du comptage les mentions de simple localisation, les noms de personnes et les formules d'accompagnement du type « avec les sources et les cours d'eau ».
Les deux mentions tardives sont la limite de parcelle « la font de la verne » au cadastre d'Hyères de 1626, et « la fontaine des Girards », borne du procès-verbal de délimitation entre Hyères et La Garde, citée aux vérifications de 1560 et de 1765.
Les documents tardifs comparables sont peu nombreux, et le cadastre de 1626 n'est connu que par les extraits qu'en donne la thèse de Roux. La chute reste nette, et elle suit le genre du document, non l'état des nappes.
Ce qui cloche dans Alma Narra
Ces objections à Roux ne donnent pas raison à Gensollen pour autant, car son explication a deux défauts.
Le premier tient à la façon dont le mot serait construit. Un composé d'un adjectif latin et d'un nom grec est une figure typique des étymologies de cabinet du XIXe siècle, c'est-à-dire exactement le reproche que l'on fait à l'hypothèse rivale.
Le second tient à la prononciation, et c'est lui qui empêche de conclure. Si alma était vraiment dans le nom, et si le nom s'était transmis de bouche à oreille depuis l'Antiquité, le provençal aurait changé ce l en u devant consonne, comme il le fait partout : le latin alba donne aubo, palma donne paumo. On attendrait donc Aumanarre. Or le début du mot varie d'un scribe à l'autre pendant sept siècles, al-, ala-, ar-, la-, dal-, et sur des dizaines de formes relevées, pas une seule ne commence par au-.
Une objection possible existe, mais elle vaut pour les deux hypothèses. Si les gens ont très tôt pris le début du mot pour un article, comme le montre le la manarro qu'ils disent encore dans le pays, alors ce l appartient à l'article et non au mot, et il n'avait rien à changer en u. Le cartulaire de Lérins donne les deux issues côte à côte, Albania devenant Aubagne quand Almanarra devient la manarro. Mais elle vaut aussi bien pour un al- arabe que pour un alma- latin : dans les deux cas, une bouche du Xe siècle prononce un mot dont elle ne comprend plus le sens.
C'est là que Roux s'arrête. Il juge l'hypothèse de la source « beaucoup plus forte », il note qu'elle a pour elle la première mention, et il ne la retient pas : le nom refuse de livrer le moindre trait qui départage les deux explications. Son « provisoirement peut-être » décrit l'état du dossier.
Le double r, constant de 1062 à 1886
Un trait ne bouge jamais dans la série des formes anciennes, et c'est le double r. Il est dans l'Alma Narra de 1062, dans les cinq découpes du registre de 1332, dans les la Manarre des cadastres modernes, et jusque dans le Trésor du Félibrige, le grand dictionnaire provençal de Frédéric Mistral, qui met manarro en vedette en 1886. Des dizaines de mains sans lien entre elles l'écrivent, en latin de chartes, en latin de notaire, en provençal et en français.
On cite parfois contre cette régularité quelques formes à un seul r. Aucune n'est médiévale. Elles viennent des éditeurs et des archivistes du XIXe siècle, et elles tombent dès qu'on retourne au document. Ce qui reste est un fait de série, que rien n'explique : aucune des étymologies proposées ne prévoit ce double r. L'arabe manāra a un r simple, l'espagnol almenara n'en a jamais pris deux en cinq siècles, et le mot grec de l'hypothèse rivale pas davantage.
Les formes à un seul r, document par document
1537. Le résumé publié par l'archiviste Louis Blancard annonçait « Saint-Pierre de Lamanara ». Le registre porte Lamanarra, deux fois dans le même acte, à la reconnaissance de Simon Giraud (Archives départementales des Bouches-du-Rhône, B 861, f° 11 v°, vue 0052d).
Cartulaire de Lérins. Les formes Almenarra, Almanara et Alamanara sont dans les index, la table chronologique et le dictionnaire géographique de l'édition de Moris et Blanc, 1883, c'est-à-dire dans ce que les éditeurs ont ajouté, non dans les chartes. Le texte des deux chartes donne Almanarra. La forme en -e-, qui ferait de l'espagnol almenara un parallèle direct, n'appartient donc pas au Moyen Âge.
1587. Une troisième forme à un seul r subsiste, Manara, dans une reconnaissance des consuls d'Hyères du 28 janvier 1587 (Hyères DD 3, article 6). Elle est connue par une copie certifiée de 1857, et non par le registre lui-même : le précédent de Blancard invite à la tenir en réserve.
Sur le manuscrit de 1332, le double r se lit mais ne se démontre pas : dans cette cursive, un rr et un ri produisent la même chaîne de deux jambages courts. C'est le nombre des témoins, et non le trait de plume, qui établit le double r.
Ni occupation sarrasine, ni tour à feu sur le site
Le terrain et les archives disent peu de chose d'une tour à feu.
Les Sarrasins n'ont pas tenu Hyères. Les textes de l'époque appellent leur base provençale le Fraxinet, un nom que les historiens situent dans le massif des Maures, du côté de La Garde-Freinet et des hauteurs de Saint-Tropez. Cette base est occupée de la fin du IXe siècle à 972, et les raids qui en partent portent loin. Mais aucune place forte musulmane n'a jamais été retrouvée en Provence, et l'emprise reconstituée par les historiens reste centrée sur le massif des Maures et les routes alpines, à une soixantaine de kilomètres d'Hyères. L'étude italienne de référence sur les Sarrasins de Provence et de Ligurie, celle de B. Luppi (1952), ne retient même pas l'Almanarre dans sa liste de noms de lieux. La chronologie, elle, ne bloque rien : entre la chute du Fraxinet et la charte de 1062, il n'y a que quatre-vingt-dix ans. Mais un nom ne s'installe que s'il passe dans la bouche des habitants, et cela suppose des populations mêlées. Les Sarrasins de Provence lancent des raids depuis une base, ils ne s'établissent pas au milieu des gens. Aucun nom de lieu arabe ne s'est d'ailleurs imposé dans la région, et les candidats proposés tombent un à un. Dans l'article de 1976 où il range l'Almanarre sous l'arabe, Rostaing lui-même refuse d'expliquer Ramatuelle par l'arabe rahmatu llāh, « la miséricorde de Dieu » : « l'histoire et la sémantique » l'amènent à « de sérieuses réserves ».
L'emplacement convient mal. Pour une vigie, le point est au pied du relief, et toutes les hauteurs qui commandent réellement la rade sont à côté : le Mont des Oiseaux, Costebelle, la colline du château, les crêtes de Giens. Une tour à signaux se place sur un sommet. Pour un phare, l'objection est différente et plus forte encore : à cette date, le rivage de l'Almanarre est le fond d'un golfe abrité derrière le cordon de sable, et non un cap ou une entrée de port. Ce qu'un marin a besoin de voir éclairé, c'est la pointe de Giens, le cap Bénat, les îles. Roux le voit bien, et sauve son hypothèse en supposant que le poste surveillait un danger venu de la terre, tout en admettant qu'« on peut discuter de l'opportunité de cette vigie ».
Le sol n'a rien livré. Le site a été fouillé, longuement, d'abord pour la ville grecque d'Olbia puis pour le cimetière de l'abbaye. Rien qui ressemble à une tour à feu, ni à une occupation du haut Moyen Âge. Sur ce point, les fouilleurs de l'abbaye sont explicites pour une autre question, celle du départ des religieuses au XIVe siècle : « plutôt que les traditionnels Sarrasins, il est plus sûr d'incriminer l'insécurité et les troubles du temps ».
L'autre Manarre, à Saint-Mitre
Un argument a longtemps joué en faveur de l'arabe : il existerait un lieu-dit La Manarre à Saint-Mitre-les-Remparts, que Roux suppose une tour-vigie, ce qui ferait du mot un nom commun provençal désignant un poste de guet. La source dit autre chose. C'est Rostaing qui la donne, et c'est une maison de son propre village, dont le nom ne figure pas dans les cadastres, conservé par tradition dans la famille du propriétaire, et qu'il explique lui-même comme un nom apporté d'ailleurs.
Quant au nom commun, il n'existe pas : ni Mistral, ni le glossaire des termes dialectaux de l'IGN, ni le dictionnaire des lieux-dits de Provence ne connaissent de mot manaro ou manarro en provençal. Mistral a bien une vedette manarro, mais c'est le nom de l'Almanarre lui-même, et une seconde entrée gasconne qui veut dire « vagabond ».
Le test des cartulaires
Il y a enfin un argument de comptage, et il ne dépend d'aucune interprétation.
Si les Arabes avaient laissé des noms de lieux en Provence, les deux grands cartulaires de la région, celui de Saint-Victor de Marseille et celui de Lérins, en porteraient. Ils recensent des centaines de terres, d'églises, de salins et de chemins, du Xe au XIIe siècle, et l'édition de 1857 identifie commune par commune les noms latins qu'ils contiennent.
Les seuls noms manifestement arabes des biens de Saint-Victor sont ceux des terres que l'abbaye possède en Espagne. Toutes les entrées provençales commençant par Al- renvoient à des lieux dont le nom moderne est roman : Albanea est Aubagne, Albarno est Banon, Alavium est Allauch, Alignum est Alleins.
Le vocabulaire suit la même logique. Ces deux cartulaires n'emploient jamais farus, pharus ou fanal pour désigner une tour à feu ou une vigie côtière. Les postes de guet du littoral y portent tous un nom roman bâti sur garde, et la charte de 1062 en donne justement un exemple, la Garda de Verron, quelques lignes après la source Alma Narra. Les ouvrages défensifs, eux, sont des turris, des tours, ou des munitio, comme dans la bulle qui ordonne de fortifier Lérins contre les Sarrasins.
La chaîne de feux côtiers que la Provence organise ensuite ne porte pas davantage un nom arabe. Son règlement, enregistré à la Chambre des comptes avec un statut de 1392, appelle ces feux farocium, farossia, farotium : c'est le farot provençal, du grec pharos. Le texte donne la ligne complète d'ouest en est, trente-deux postes de Port-de-Bouc à La Turbie, avec l'ordre dans lequel chacun répond à son voisin. Dans le secteur d'Hyères, il nomme le cap de Carqueiranne, un cap suivant qui est probablement celui de Giens, le château de Brégançon et le cap Bénat. L'Almanarre n'y est pas, et les îles d'Hyères non plus.
La chaîne des farots, poste par poste
Le règlement est conservé au registre de la Chambre des comptes des comtes de Provence (Archives départementales des Bouches-du-Rhône, B 5, vues 0468 à 0470), précédé sur les deux feuillets 0466-0467 du statut passé le 8 juin 1392 devant le vice-viguier de Draguignan, l'adjoint de l'officier qui administre le district au nom du comte et y rend la justice, pour Richard de Gambatesa, chambrier des comtés, c'est-à-dire l'administrateur de leurs finances. Le segment qui va de Toulon au cap Bénat est à la vue 0469. Le règlement est le plus souvent cité poste par poste, jamais dans sa liste entière.
Ce que le règlement organise. Un navire armé aperçu vaut une fumée le jour et un feu la nuit. Plusieurs navires valent autant de signaux allumés ensemble, et le poste voisin doit répondre par le même nombre de feux. Chaque soir, un feu unique s'allume partout, « quod erit signum pacis undique », « ce qui sera partout le signe que la paix règne ». L'alerte doit courir « in media hora de uno capite ad aliud provincie », en une demi-heure d'un bout de la Provence à l'autre. La liste est donnée d'ouest en est, de Port-de-Bouc à la tour de La Turbie, soit trente-deux postes sur environ 250 kilomètres de côte, et chaque article dit à qui le poste répond. La sanction est de cent livres par gardien défaillant et de mille livres par communauté.
Ce que la Chambre des comptes en pensait. Un scribe des comptes a noté en marge du règlement « non est verum quod ista farossia fiat ut in litera reperitur », « il n'est pas vrai que ces feux se fassent comme la lettre le prévoit », et, en face du poste de Toulon, « in isto loco de possalh nunquam fiunt ystivo tempore farotium », « à cet endroit du possalh, on ne fait jamais de feu l'été », le possalh étant le poste placé à l'entrée du port de la ville.
Réserves. Les citations latines sont données d'après une transcription non collationnée, et la date du statut qui précède la liste en dépend : l'indiction (le rang de l'année dans le cycle de quinze ans qui sert alors à dater les actes) n'est pas lue de la même façon sur les deux feuillets, et c'est elle qui porte le millésime de 1392. La date propre de la liste, elle, n'est pas portée sur ces vues : le texte se donne lui-même pour la mise par écrit d'un usage suivi « antiquitus », « de toute ancienneté », et la littérature rattache généralement le règlement à un acte de 1302 ou 1303, les deux feuillets qui le précèdent étant, eux, de 1392.
L'eau de San Salvadour
Une source existe bien au pied du site, et elle a été exploitée comme eau de cure au début du XXe siècle. Aucun texte ne dit qu'elle est celle de 1062, mais c'est là que Roux, après Gensollen, propose de chercher.
À un kilomètre de la plage, au lieu-dit San Salvadour, jaillit une source légèrement minéralisée. Denis, encore lui, la décrit en 1882 sur la route de corniche : « la fontaine de Saint-Salvadour où l'on distingue encore les traces d'un aqueduc de construction romaine ». Les fouilles d'Olbia ont confirmé de leur côté que la ville antique, devenue sous l'Empire une petite station de cure avec deux établissements de bains, dont des thermes de bord de mer vastes et luxueux, était alimentée par un aqueduc de 88 centimètres de large sur 30 de haut, venu d'une source de ce secteur. Le puits collectif creusé au IVe siècle avant notre ère est abandonné au IIIe siècle de la nôtre : l'eau d'adduction a remplacé l'eau de nappe.
L'histoire moderne de cette eau a été remise en lumière par deux auteurs d'Hyères : Pierre Quillier, qui a publié en 2014 l'histoire des fontainiers du pays hyérois, et Michel Augias, qui a recensé les sources et les fontaines de la commune. En 1898, une religieuse, sœur Candide, installe au château de San Salvadour un établissement pour jeunes tuberculeux, puis, à l'exemple de Vichy ou de Vittel, un ensemble de cure exploitant la source dite « romaine », avec son hôtel de curistes. En 1903, l'Académie de médecine reconnaît officiellement les qualités de ces eaux. En 1913, Hyères devient la première ville du littoral méditerranéen classée station hydrominérale et climatique. Après 1918 la source, passée en mains privées, cesse d'être exploitée, et elle n'est plus mentionnée.
L'hypothèse de la source s'appuie donc sur quelque chose de réel : il y a, au pied du site, une eau que la médecine officielle a jugée bienfaisante et que les Romains ont vraisemblablement captée.
Trois réserves sur l'eau de San Salvadour
Le tracé de l'aqueduc entre San Salvadour et les thermes d'Olbia est donné par des publications locales et par le guide de visite du site, non par un rapport de fouille. Un millénaire sépare les thermes romains de la charte de 1062, et le site est abandonné entre le VIe et le XIe siècle : la survie du nom de la source à travers ce trou n'est pas démontrée, et c'est exactement le même maillon faible que pour la tour sarrasine. Enfin, aucune inscription antique ne donne le nom de la source.
Pierre Quillier est prudent sur la captation elle-même : « certains affirment sans certitude que cette source était connue des Romains qui l'auraient captée et conduite au site grec d'Olbia ».
Une piste : le verbe latin qui dit ce que fait une source
Denis comme Gensollen commencent par le mot, puis cherchent un lieu qui aille avec. On peut prendre le dossier dans l'autre sens, en partant de ce que les documents imposent. Ils imposent trois choses : le nom s'applique d'abord à une source, le mot que les notaires déclinent à partir de 1332 est Manarra sans rien devant, et la forme qui l'emporte dans la bouche des gens est la Manarre.
Un texte de plus pousse dans la même direction, à condition qu'il parle bien de l'Almanarre. Un acte de l'empereur Conrad le Pacifique pour l'abbaye de Montmajour, daté du 8 décembre 964 ou 966, énumère trois églises « au lieu qu'on appelle Namarra ». L'édition savante de cet acte identifie ce lieu à l'Almanarre. Si elle a raison, le nom est attesté un siècle plus tôt qu'on ne le croyait, sous une forme qui n'a ni l'al- de l'arabe ni l'alma du latin. L'initiale que les deux explications reçues tiennent pour le cœur du mot serait alors une addition venue plus tard.
Ce que vaut le Namarra de 964 ou 966
Le diplôme est donné à Vienne et confirme les biens de Montmajour. Il n'en subsiste pas d'original : le texte est connu par une copie des XIe-XIIe siècles refaite à l'imitation de l'original, à l'encre par endroits effacée, et par une copie du XVIIe siècle faite sur elle. Le mot Namarra y est lu sans hésitation par les deux témoins, mais il se tient entre deux passages devenus illisibles.
L'identification à l'Almanarre est celle de l'édition des Monumenta Germaniae Historica (diplôme n° 40), qui la donne sans réserve là où elle avoue son ignorance pour trois autres lieux du même acte. Paul Roux, lui, lisait Namarra comme une faute de copie pour Manarra et plaçait le lieu vers l'étang de Berre. Aucun des deux n'argumente, et rien ne soutient la lecture de Roux sur le terrain : aucun lieu nommé Namarra ni Manarre n'est attesté autour de l'étang de Berre. Son seul appui est un nom de maison relevé à Saint-Mitre-les-Remparts, absent des cadastres (voir l'encadré plus haut). Les quatre lieux qui précèdent dans la liste sont bien des lieux de l'étang de Berre et du golfe de Fos, mais celui qui suit est Hyères, à cent kilomètres de là.
La date elle-même est discutée. Le témoin porte des éléments de datation qui ne concordent pas entre eux, et l'éditeur critique préfère 966, sans certitude. C'est dans ce même acte qu'Hyères apparaît pour la première fois par écrit, sous la forme Eyras, comme un lieu de salins et de pêcheries.
Reste à expliquer Manarra. Aucune des études citées n'emprunte cette voie-ci, qui a pour elle de décrire exactement ce que le lieu est, une source. Le latin manare veut dire couler, et il se dit de l'eau qui sort de terre : fons manat, la source coule. Il est resté vivant de l'autre côté des Pyrénées, où l'espagnol dit toujours manar pour jaillir, manantial pour une source, et manadero pour l'endroit où l'eau sort de terre. Une source nommée en latin tardif d'après le verbe qui dit ce qu'elle fait, puis déformée par sept siècles de bouches et de plumes, pourrait donner exactement ce que les actes montrent : un radical manar- que personne ne comprend plus et que chaque scribe redécoupe à sa façon.
Cette lecture a un avantage sur les deux autres : elle explique la coupe de 1062 au lieu d'avoir à s'en accommoder. Un moine de Saint-Victor qui entend, près d'une source, un nom dont plus personne ne comprend le sens, et qui doit l'écrire en latin, dispose d'une découpe toute prête et flatteuse. Alma est un mot que ces moines chantent tous les jours à propos de la Vierge, dans l'Alma Redemptoris Mater, « douce mère du Rédempteur », et l'église qui s'élève sur ce lieu quarante ans plus tard est Sainte-Marie. Écrire Alma Narra en deux mots et deux majuscules, c'est faire ce que les clercs font tout le temps, chercher du latin connu dans ce qu'ils entendent. C'est aussi ce que fera Denis en 1841 en écrivant Almanarre parce qu'il pense al-manār.
La topographie du lieu va dans le même sens. L'Almanarre est au seuil de la seule route de terre vers Giens, juste avant la traversée des sables du tombolo, et son nom est, dès le début du XIIe siècle, celui d'un chemin autant que d'une source : via publica ad Almanarra. Une source qui est aussi une étape obligée est exactement le genre de point d'eau qui donne son nom à tout un quartier.
Ce n'est pas une démonstration : deux objections restent sans réponse. Le double r n'est pas plus prévu par manare que par les autres mots proposés comme origine. Et le provençal, s'il avait continué ce verbe, aurait formé manaire ou manadou, non manarra, car le suffixe -arra ne se rencontre nulle part à l'est du Rhône.
Ce que cette piste n'explique pas
Le suffixe -arra ne figure ni dans les cartulaires de Provence, ni dans la toponymie ligure, ni dans la couche celtique. Les seules séries en -arra sont vasco-aquitaines, du type Navarra ou Bigorra, et c'est aussi de Gascogne que vient le seul manarro à double r des dictionnaires, un nom commun qui veut dire « vagabond ». Rien ne relie Hyères à ce domaine.
Aucun continuateur méridional de manare ne figure dans les dictionnaires provençaux. Le provençal de Mistral, qui décrit une langue tardive et fixée, ne connaît pas de verbe mana au sens de jaillir, et il nomme ses sources autrement : sourgènto, aveno, revèno, nais.
La halte d'abreuvement documentée sur la traversée de Giens est celle du puits dit du Petit Poucet, déjà sur la presqu'île, et les textes qui la décrivent sont modernes. Le passage obligé, lui, vaut pour toutes les époques : « ce passage était le seul qui permettait de rejoindre la presqu'île de Giens ».
Deux étymologies, deux modes
Les deux explications ont en commun d'être nées au moment où elles arrangeaient la ville.
Alphonse Denis formule son étymologie arabe entre 1834 et 1841, au moment précis où la France prend Alger, où l'on publie sur les Sarrasins et où l'Orient devient une explication séduisante pour tout ce qu'on ne comprend pas. O. Gensollen publie sa source bienfaisante en 1911, c'est-à-dire huit ans après que l'Académie de médecine a reconnu les eaux de San Salvadour et deux ans avant que la ville soit classée station hydrominérale. Chacun a expliqué le nom par ce dont sa ville était fière à son époque.
Les deux explications ne sont pas à égalité pour autant. Celle de la source dispose d'un texte, le plus ancien du dossier, qui donne le nom à une fontaine, et d'un objet, cette eau minérale captée au pied du site. Elle reste une construction savante, adjectif latin et nom grec assemblés.
Celle du phare arabe, elle, ne dispose de rien d'autre que d'une ressemblance de mots. Pas de Sarrasins à Hyères, pas de tour, pas de fouille, pas un nom de lieu arabe dans les cartulaires de Provence, pas de mot manarro dans la langue provençale, un emplacement que Roux lui-même jugeait mal choisi pour une vigie, et une seule pièce de monnaie, dont les spécialistes disaient dès 1966 qu'elle ne prouvait rien. Son point de départ est une impression de ressemblance, garantie par une conversation, publiée en note, montée quarante ans plus tard dans le corps du texte, et répétée depuis par autorité.
Cela ne suffit pas à affirmer que l'Almanarre est le phare des Arabes. Les sources permettent seulement d'écrire ceci : l'étymologie du nom est discutée, sa plus ancienne trace écrite en fait une source, et l'explication arabe, la plus répandue, n'a jamais été démontrée.
Pour aller plus loin
- Charles Rostaing, « Toponymie et anthroponymie "sarrasines" en Provence et dans la vallée du Rhône », Revue internationale d'onomastique, 1976 : l'Almanarre aux pages 8 à 10.
- D. Ollivier, M. Pasqualini, P. Turc et al., « Abbatia Sancti Petri de Almanarra. L'abbaye Saint-Pierre de l'Almanarre à Hyères », Archéologie du Midi médiéval, 2004 : la fouille du site et de son cimetière.
- Alphonse Denis, Promenades pittoresques à Hyères, Toulon, 1841 : le fac-similé numérisé par la BnF, la note est page 31.
- Michel Augias, Histoire de l'eau à Hyères, la source de San Salvadour et la page consacrée à Olbia et Pomponiana.