La fontaine Saint-Martin d'Hyères
Une sentence de 1428 nomme la fontaine qui alimentait l'abreuvoir public d'Hyères, et la taxe locale qui payait le curage de son bassin. Un siècle plus tard, une permission d'arrosage décrit l'ouvrage sur place : les arcs qui portent l'eau le long du Roubaud et le bassin où boivent les bêtes de toute la ville.

Enquête en cours : cet article évolue encore au fil des recherches en archives.
Le 4 mars 1428, la cour du lieutenant du roi, à Aix, tranche un procès entre les habitants d'une rue d'Hyères et les syndics de la ville. Le litige porte sur une taxe qui sert à entretenir une fontaine, que le greffier nomme la fontaine Saint-Martin, au terroir d'Hyères.
C'est la plus ancienne mention connue de la fontaine. Le lieu porte ce nom bien avant : une chapelle Saint-Martin y est donnée en 1166 au prévôt de Pignans par l'archevêque d'Arles, et les actes de notaires parlent de la vallée Saint-Martin dès 1309. En 1413, l'un d'eux situe une terre « vers les arcs de Saint-Martin ». Des arches existent donc à cet endroit quinze ans avant le procès, mais aucun acte ne dit si ce sont celles qui portent l'eau.
Les arcs de Saint-Martin en 1413
La mention est « loco dicto versus archus sti martini », au lieu-dit vers les arcs de Saint-Martin, dans le registre du notaire d'Hyères Audebert Bastide, année 1413 (Archives départementales des Bouches-du-Rhône, H 1559, f° 42, avec deux autres emplois aux f° 62 et 77). Le même minutier situe ailleurs une terre « ad pontem sti martini », au pont de Saint-Martin.
Le mot arcus désigne les arches d'un ouvrage maçonné, sans dire lequel. Il peut s'agir de l'arcade que la permission de 1526 décrit, celle qui porte l'eau de la fontaine jusqu'à l'abreuvoir le long du Roubaud, comme d'un pont sur le ruisseau. Le lieu-dit vaut par ce qu'il implique : en 1413, des arches se voient de loin à cet endroit et servent déjà de repère aux notaires pour situer les terres.
Ces relevés sont ceux de Paul Roux, Toponymie du terroir d'Hyères, thèse dirigée par Charles Rostaing, article « Saint-Martin ». Les mentions sont citées d'après son dépouillement, non d'après le registre.
Une taxe pour curer un bassin
La ville d'Hyères lève une gabelle, c'est-à-dire une taxe locale répartie entre les habitants selon ce qu'ils possèdent. Elle est assise sur le baraquilium, le grand bassin où boivent les bêtes au bout de la conduite d'eau. Entretenir une conduite d'eau coûte cher : il faut réparer les canaux, vider le bassin et le curer.
Le greffier note le nom que les gens du pays donnent à cette taxe, écrit à l'occitane : ass[e]cadura, l'assèchement, la mise à sec du bassin. La taxe porte le nom de l'opération qu'elle finance.

Extrait original (Latin)
« … super gabella assesianda siue assesiagione siue baraquillio qui vocat[ur] ass[e]cadura in fonte […] s[an]c[t]i martinj t[er]ritorij d[i]c[t]e ville. »
Traduction française
« … au sujet de la taxe à répartir, ou de la répartition, ou du bassin, celle qu'on appelle l'assecadura, sur la fontaine […] de saint Martin, au terroir de ladite ville. »
La rubrique que le registre porte en tête de l'acte résume l'affaire du point de vue des habitants : ils ne doivent rien « in onere fontis seu barquilio », dans la charge de la fontaine ou du bassin. Les syndics d'Hyères soutenaient l'inverse. Ils perdent, et l'affaire de la rue Franche raconte pourquoi.
1526 : les arcs, l'abreuvoir et le verger
Un siècle plus tard, un habitant d'Hyères, noble Honorat Gensolis, demande à prendre de l'eau de la même fontaine pour arroser son verger. Un maître rational, magistrat de la chambre des comptes d'Aix, vient sur place avec les syndics et plusieurs notables, examine les lieux, puis accorde la permission. L'acte donne au passage la description la plus précise connue de l'installation.
L'eau vient de la fontaine par une suite d'arcs qui la portent jusqu'au bassin. Ces arcs longent le ruisseau du Roubaud et l'un d'eux enjambe un chemin. Au bout, le bassin sert d'abreuvoir public, celui « dans lequel s'abreuvent les animaux de toute la ville ». La bastide de Gensolis se trouve juste là, au bout des arcs.
Extrait original (Latin)
« … accipiendi aquam Fontis Sancti Martini in destensu sive scapatura barquilli in quo adequantur animalia totius Ville predicte et non alibi, existente juxta et prope Bastitam ejusdem Supplicantis sitam loco dicto in fine arcuum per quos aqua dicte fontis derivatur usque dictum barquille. »
Traduction française
« … de recevoir l'eau de la fontaine de Saint Martin à la descente ou versure du Bassin dans lequel s'abreuvent les animaux de toute la Ville précitée et non ailleurs, existant proche et près de la Bastide du Suppliant située au dit lieu et à la fin des Arcs par lesquels l'eau de la dite fontaine est dérivée jusqu'au dit Bassin. »
La permission est encadrée. Gensolis prend l'eau à la scapatura, la versure, c'est-à-dire le trop-plein qui s'échappe du bassin, et nulle part ailleurs. Il peut murer les arcs le long de sa terre, à la chaux, au sable, au sarment et à la pierre, comme d'autres l'ont déjà fait du côté du couchant, mais l'arc sous lequel passe le chemin doit rester ouvert. Il peut aussi fermer un passage sous les murailles de la ville, contre la maison de Jean et Baptiste Brun, que la visite a jugé dangereux pour les passants. En échange, il doit au trésorier du roi un cens de deux pites à chaque Noël. La pite est la plus petite monnaie du temps : cette redevance ne rapporte rien, elle rappelle chaque année que le sol appartient au roi.
D'un acte à l'autre, la fontaine garde la même fonction : en 1428 la ville paie l'entretien du bassin par une taxe, en 1526 elle est consultée avant qu'un particulier y touche.
Ce qu'il en reste
La source se trouve au quartier Saint-Martin, au-delà du Roubaud, du côté du chemin de La Source et de l'ancien stand de tir de la Maunière. Le chemin porte les deux noms depuis longtemps : la voirie de 1840 l'appelle déjà « chemin de St Martin ou de la Maunière ». La source ne coule plus.
Les vestiges ont été visités et relevés en juillet 2006 par Michel Augias, guidé par Élie Canavero. Ils décrivent une galerie drainante en pierre sèche, voûtée en ogive, large de 60 centimètres et haute de 2,50 mètres, une vanne de réglage, un lavoir et deux bassins d'arrosage de 60 000 et 50 000 litres reliés par un canal. Le puits, profond de 13 mètres, ne contenait plus que 50 centimètres d'eau. Le relevé complet est sur le site Histoire de l'eau à Hyères, qui consacre aussi une page aux sources d'Hyères.
Le même site cite les deux seules phrases que l'histoire locale imprimée consacre à la fontaine, parues dans La Vie hyéroise du 15 mars 1936 : la source « fut dérivée dés 1434 par l'aqueduc du Roubaud pour actionner un moulin à farine de la ville », et « en 1536, nous disent les archives, elle était propriété communale ». L'article de 1936 n'est pas numérisé et ses sources ne sont pas nommées. Sa date de 1536 tombe à dix ans de la licence de 1526, qui est bien un acte de la ville sur la fontaine, sans qu'on puisse dire s'il s'agit de la même pièce mal datée.
L'acte de 1428 nomme la fontaine six ans avant 1434, et il dit à quoi elle servait alors : une conduite menant à un bassin où toute la ville abreuvait ses bêtes, entretenu par une taxe que les habitants d'une rue entière ont refusé de payer.