Trois mois pour fortifier la côte

En février 1323, le roi Robert apprend que douze galères s'arment contre Nice. Il envoie son trésorier inspecter toute la côte de Provence, d'Albaron en Camargue jusqu'à La Turbie. À Hyères, le 20 mars, celui-ci réunit les habitants et les met devant un choix : bâtir un rempart autour de la ville basse, ou remonter tous habiter la forteresse d'en haut.

Ouverture de la lettre de Robert de Milet au clavaire d'Hyères, où il énonce ses titres et sa commission
Ouverture de la lettre de Robert de Milet au clavaire d'Hyères, où il énonce ses titres et sa commission. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0165.

Enquête en cours : ce récit évolue encore au fil des recherches en archives.

Sources et archives
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, 37 vues (numérotées de 0146 à 0182 sur le microfilm, à la suite de la cote précédente) : le procès-verbal de la visite des côtes de Provence par le trésorier Robert de Milet, de février à mai 1323. Les clichés reproduits ici sont ceux du registre. La séance d'Hyères du 20 mars est à la vue 0165, le devis des deux châteaux aux vues 0165 et 0166, le contrôle de mai à la vue 0180, la section de Toulon aux vues 0162 à 0164. Le registre a été publié par L. Barthélemy, Procès-verbal de visite, en 1323, des fortifications des côtes de Provence et des munitions d'armes et de vivres, depuis Albaron jusqu'à la Turbie, Paris, Imprimerie nationale, 1882, tiré à part des Mélanges historiques, t. IV, p. 623-692, numérisé sur Gallica (ark:/12148/bpt6k35213p). Les vues d'Hyères, de Brégançon et de Toulon ont été relues sur le manuscrit et confirment l'édition imprimée, sans écart de substance. Les sections d'Antibes, de Nice et de La Turbie reposent sur la seule édition imprimée, sans relecture du manuscrit. Le manuscrit apporte en propre ce que l'imprimé ne montre pas : la clause maxime versus maritimam, ubi quasi tota terra dependet y est un ajout du scribe au-dessus de la ligne, et non un membre de la phrase de premier jet. La tournée elle-même est incomplète, et Barthélemy le signale : les inondations de mars et avril 1323 ont empêché Milet de se rendre à Cogolin, aux Garcinières, au Val-Freinet, à Fréjus, Saint-Raphaël, Le Puget et Villepey. Des mandataires y ont été envoyés à sa place, mais leurs rapports ne figurent pas au registre. Le régime des rivières du Midi, l'entrée dans le Petit Âge glaciaire et la crue du Lez du 21 août 1331 sont décrits par G. Dumas et L. Galano, « Le pont de fuste de Gay Juvénal que l'eaue avoit rompu de novel ». Franchissement et inondations à Montpellier à la fin du Moyen Âge, dans S. Schoonbaert (dir.), Des ponts et des villes : histoires d'un patrimoine urbain, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2023, p. 55-70. L'état du quartier déserté de la ville haute d'Hyères est celui relevé par la prospection-inventaire de D. Ollivier et L.-H. Gouffran, Colline du Château, Hyères (Var), Centre archéologique du Var, 2006 (HAL halshs-02003379). Le nombre de foyers hyérois en 1315-1316 est celui du dénombrement provençal des feux publié par É. Baratier, La démographie provençale du XIIIe au XVIe siècle, 1961. L'équipage d'une galère est celui que fixe le règlement génois du milieu du XIVe siècle, d'après J. E. Dotson, Fleet Operations in the First Genoese-Venetian War, 1264-1266, dans Viator, t. 30, 1999, n. 9.

Le 8 février 1323, à Avignon, le roi Robert apprend une mauvaise nouvelle. Trois familles de la côte ligure arment douze galères pour s'emparer de Nice : les Spinola, qui tiennent Monaco, les Doria, qui tiennent Dolceacqua, et les Lascaris, qui tiennent Vintimille. La galère au XIVe siècle est un navire de guerre à rames, rapide et qui n'a pas besoin de port : elle prend terre sur une plage, débarque ses hommes et repart. Elles portent près de deux cents hommes chacune.

Robert est roi de Sicile, ce qui veut dire roi de Naples et du sud de l'Italie, et il est aussi comte de Provence. Nice est à lui.

Il est enfin, depuis 1318, seigneur de Gênes, où il a été appelé au secours d'un camp contre l'autre. L'Italie du nord est alors coupée en deux partis qui se font la guerre de ville en ville : les guelfes, du côté du pape, et les gibelins, du côté de l'empereur. Ce sont les gibelins qui venaient d'être chassés de Gênes, et les Spinola et les Doria comptent parmi leurs grandes maisons.

Ces trois places fortes se suivent sur la côte juste au-delà de la frontière provençale, et douze galères suffisent à porter la guerre n'importe où sur un littoral mal défendu.

Combien d'hommes dans une galère ?

La loi génoise du XIVe siècle le fixe, et c'est la bonne référence ici puisque les assaillants de 1323 sont génois. Une galère marchande armée doit embarquer cent soixante-deux rameurs, répartis sur vingt-sept bancs de chaque bord, à trois hommes par banc. S'y ajoutent douze arbalétriers, un écrivain et un maître de manœuvre, soit cent soixante-seize hommes, le capitaine n'étant pas compté dans ce total.

Une galère armée pour la guerre en porte davantage : elle embarque en plus des combattants, arbalétriers et piquiers, que la règle ne chiffre pas. Un autre calcul, fondé sur les navires de la bataille de la Meloria, donne cent cinquante hommes par galère, cent rameurs et cinquante combattants.

Le siècle d'avant, la galère à deux rangs de rames sur les mêmes vingt-sept bancs n'en portait que cent huit. Et rien de tout cela ne ressemble à la galère de Louis XIII, ramée par des forçats, qui en compte quatre à cinq cents.

Carte de la côte de Marseille à Dolceacqua, portant les trois places tenues par les familles qui arment contre Nice (Monaco, Vintimille, Dolceacqua) et, derrière Nice, le littoral provençal ouvert jusqu'à Hyères et Marseille
Le registre dit que les galères sont armées, non par où elles devaient venir. Fond de carte Natural Earth.

Robert rentre tout juste d'Italie. Le même jour, il signe des lettres qui chargent un homme de sa maison, Robert de Milet, d'aller voir dans quel état se trouvent les défenses de cette côte. Toute la côte, d'Albaron en Camargue jusqu'à La Turbie, au-dessus de Monaco. Environ deux cent cinquante kilomètres.

Milet part de Tarascon le 20 février et rentre à Avignon le 22 mai. Entre les deux, il a tout inspecté de ses propres yeux, château par château et village par village, et un greffier a tout noté dans un cahier.

Carte de la côte de Provence d'Albaron en Camargue à La Turbie, portant l'aller et le retour du trésorier Robert de Milet et les dates de ses principales étapes, de Tarascon à La Turbie en passant par Toulon, Hyères et Saint-Tropez
L'aller est tracé du côté de la mer, le retour de mai du côté des terres. Fond de carte Natural Earth.

Ce cahier existe encore. Il raconte, jour après jour, ce que valaient les remparts de Toulon, d'Hyères et de leurs voisins il y a sept siècles, et ce que le roi comptait y changer.

Qui est Robert de Milet ?

Le procès-verbal le présente lui-même, en tête de chaque lettre qu'il envoie : regius hostiarius et familiaris, huissier et familier du roi, trésorier des comtés de Provence et de Forcalquier, et commissaire nommé par la majesté royale pour la réparation et la garde des châteaux de la côte.

Autrement dit, il n'est pas un militaire. C'est l'homme qui tient les comptes du comté, et c'est justement pour cela qu'on l'envoie : la visite n'est pas une manœuvre, c'est une opération financière. Il faut savoir ce qu'il manque, combien cela coûtera, et qui va payer.

Trois mois de route

La tournée dure trois mois pour deux cent cinquante kilomètres de côte, et le trajet suit la côte en zigzag. Milet descend au bord de l'eau village par village, remonte dans les terres quand il le faut, et le greffier note chaque fois le jour et le lieu où il se trouve.

Ces dates donnent le rythme. Le 23 mars, il règle trois localités du golfe de Saint-Tropez dans la même journée : Gassin, Ramatuelle, puis Saint-Tropez. Le lendemain, deux autres, Grimaud et la bastide de Miramas, au terroir de Sainte-Maxime. À chaque arrêt, il fait le tour du lieu avec l'officier du coin, ad occulum, de ses propres yeux, réunit les habitants, dicte ses articles et repart.

L'allure de la tournée change avec le terrain. Il faut dix jours au trésorier pour venir à bout du delta du Rhône, de Tarascon le 20 février à La Couronne le 2 mars, alors que le golfe de Saint-Tropez lui demande deux jours. Entre Albaron et Les Saintes, la route passe entre les bras du fleuve et les étangs, ce qui la ralentit plus que la distance.

Le retour se fait autrement. Il n'y a plus rien à visiter, et il coupe par l'intérieur des terres : Draguignan le 29 avril, Brignoles le 1er mai, Hyères le 2. Il parcourt une quarantaine de kilomètres par jour.

Ce que le roi demande, et qui paie

La commission de Milet tient en cinq verbes. Visiter les châteaux et les lieux tenus en garde du roi, vérifier leurs fortifications, ordonner les réparations, agrandir l'enceinte s'il le faut, et remplir les magasins pour trois mois. Un magasin, ici, n'est pas une boutique : c'est la réserve de vivres et d'armes enfermée dans la place, à laquelle on ne touche pas le reste du temps. À La Garde, le procès-verbal précise qu'on n'y touche « sinon en cas de nécessité ».

Trois mois, c'est ce que le procès-verbal demande partout : de quoi tenir enfermé, sans rien recevoir du dehors. L'ennemi annoncé est une flotte, et une flotte débarque où elle veut. Elle peut bloquer un port, tenir la plage et couper les chemins du bord de mer. La place assiégée ne compte plus alors que sur ce qu'elle a rentré derrière ses murs. Le château de Brégançon, isolé sur son rocher, est armé et ravitaillé depuis Hyères.

Reste la question qui fâche, celle de la facture. La règle est simple et brutale. Les dépenses sont à la charge des seigneurs et des communautés, et les deux sont responsables ensemble. Un seigneur qui ne fait pas les travaux perd son fief. Une communauté qui refuse de payer prend une lourde amende.

Le roi, lui, prend à sa charge les gages, c'est-à-dire la solde, des hommes de garde. Le procès-verbal les chiffre. Deux sous par jour au châtelain, douze deniers par soldat, douze deniers à celui qui allume les feux de garde, et un denier par jour pour nourrir le chien qui aboie quand l'ennemi approche.

Le Rhône, la Camargue, puis Marseille qui dit non

La tournée commence par le bout de la côte le plus éloigné de la menace. Le 22 février, Milet est à Albaron, en Camargue. Le château y est trop ruiné pour qu'on répare quoi que ce soit, et les habitants disent n'avoir besoin de rien, sinon du guetteur qu'ils entretiennent déjà à la Fos, là où le Rhône se jette dans la mer. Le trésorier se contente d'ordonner qu'on ramasse les pierres tombées du château et des portes, éparpillées au sol et jusque dans le fleuve, et qu'on les range à l'intérieur en attendant des travaux. Dix-sept livres.

Le lendemain, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, il trouve un village sans muraille, entouré seulement de fossés pleins d'eau qui peuvent s'assécher. Ses vingt conseillers acceptent le programme : percer les berges du Rhône dans les quinze jours pour remplir les fossés, réparer les quatre bretèches des portes et y tenir quatre hommes de guet chacune, relever les ponts toutes les nuits, et poster un homme à demeure dans le clocher. Une bretèche est un balcon de bois ou de pierre en saillie sur le mur, percé au sol pour tirer ou jeter sur ceux qui se trouvent juste en dessous.

Les conseillers ajoutent qu'ils ne peuvent pas bâtir la palissade prévue, faute de bois. Milet convoque alors le représentant de l'abbaye de Valmagne, qui tient la forêt royale voisine, et obtient qu'on laisse les habitants y couper gratuitement ce qu'il leur faut. L'affaire se règle en une demi-journée. L'abbaye pose ses conditions : la permission vaut pour cette fois seulement, et le bois servira à la palissade et à rien d'autre.

Il descend ensuite la côte vers l'est. Le 6 mars, il entre à Marseille, et se heurte à un refus.

Marseille n'est pas une ville comme les autres. Elle a traité avec les comtes de Provence au siècle précédent, et ces accords la dispensent de payer pour la guerre. Milet fait lire sa commission dans le palais de la ville, devant le viguier et les conseillers, puis le procès-verbal ne porte plus rien sur elle : ce sont les délibérations de la commune qui donnent la suite. Le conseil nomme une commission, prend un mois, et répond le 14 avril à l'unanimité que la ville ne doit participer à aucune dépense. Cinq jours plus tard, le sous-viguier lui redemande de se prononcer clairement. Le conseil répète sa réponse, reconnaît par ailleurs le roi comme son souverain, et le sous-viguier quitte la séance en faisant enregistrer sa protestation. La ville fait aussitôt consulter deux juristes pour être prête à plaider.

Le trésorier, lui, a continué sa route pendant ce temps.

Ce que Milet demandait à la ville est écrit au procès-verbal : réparer les remparts et les portes, bâtir une barbacane à Saint-Jean, creuser une citerne. S'y ajoute une tour neuve avec son fossé à l'entrée du port, du côté Saint-Nicolas. C'est là qu'on tend la chaîne qui ferme le bassin. Une barbacane est un ouvrage avancé, planté devant une porte pour qu'on ne puisse pas l'attaquer de face.

Cent ans plus tard, en novembre 1423, la flotte d'Alphonse V d'Aragon force ce port et met la ville à sac pendant quatre jours. La chaîne est rompue et emportée à Valence, où elle se trouve toujours. C'est au même endroit que le roi René fait élever une grosse tour à partir de 1447, celle qui se dresse aujourd'hui au fort Saint-Jean.

12 mars, Toulon

Milet arrive à Toulon le 12 mars et convoque les douze conseillers de la ville. Le greffier les inscrit tous, sur deux colonnes.

Liste des douze conseillers de Toulon convoqués le 12 mars 1323, écrite sur deux colonnes et réunie par des accolades
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0162.

On y trouve deux chevaliers, deux damoiseaux, qui sont des fils de famille noble pas encore armés chevaliers, un notaire, un juriste, mais aussi un drapier et un savetier, Bertrand Bœuf. La défense d'une ville n'est pas l'affaire des seuls nobles.

Avec eux, le trésorier parcourt Toulon interius et exterius, dedans et dehors. Ce qu'il ordonne ensuite donne une idée précise de ce qui manquait. Il faut bâtir un vrai mur de cent vingt cannes, soit environ deux cent quarante mètres, avec une tourelle devant le terrain de la prévôté, là où il n'y a que des murs de terre. Il faut murer la porte Saint-Michel et la porte de la Marine. Trois habitants sont désignés nommément, Jean Gasquet, Jean Finar et Pierre Médecin, parce que leurs maisons sont bâties hors du mur, au bord de l'eau : ils devront les garnir eux-mêmes de créneaux et de parapets. Un quatrième, Aycard Silvestre, doit condamner deux portes de sa maison et garder pierres et mortier prêts pour murer la troisième dès le premier danger.

Il faut encore curer les fossés et y remettre l'eau. Curer, c'est les vider de la terre et des décombres qui les ont comblés, pour qu'ils redeviennent un obstacle. Il faut aussi reprendre les concessions que la ville avait accordées dans ces mêmes fossés : des habitants y avaient obtenu des parcelles contre redevance, et la ville les leur retire. Il faut poser aux portes des grilles de fer coulissantes, qui ferment le passage en tombant dans leur rainure. Il faut enfin tenir un guet de nuit dans la ville, sur les murs, doublé de guetteurs postés en avant, aux passages de la côte, pour voir venir de loin. Le lendemain, tous ces articles sont lus à voix haute devant l'assemblée des habitants.

17 et 20 mars, Hyères

De Toulon, Milet gagne Hyères et il y séjourne. Ce sont les voisins qui viennent l'y trouver. Le 17 mars, quatre hommes de La Valette font le déplacement pour recevoir leurs ordres. Ils repartent avec trois consignes : relever leurs murs et leurs portes, allumer le feu de signal au lieu accoutumé sous peine de cent marcs d'argent (le marc pèse environ deux cent cinquante grammes), et faire rentrer dans le château les biens meubles de ceux qui logent hors les murs. Les biens meubles, c'est tout ce qui se transporte : bêtes, grain, outils, coffres. Le greffier ajoute en marge une phrase qui résume le problème de La Valette : « In Valle non est castrum », à La Valette il n'y a pas de château. La Garde reçoit les mêmes ordres. Les hommes du seigneur doivent en plus garnir le château de vivres et d'armes pour quinze hommes, sous peine de perdre la place.

Le 20 mars est le jour de l'assemblée. Milet a déjà regardé les murs de la ville de ses yeux, avec le viguier, le clavaire Raymond de Saint-Paul, le chevalier Jean Safran et quelques notables. Il fait alors réunir les hommes de la ville en plein parlement, l'assemblée générale des habitants, et il pose une question à cette université, la communauté des habitants réunie en corps.

Viguier, clavaire, université : trois mots qui reviennent

Le viguier est le représentant du roi dans la ville. Il commande, il juge, il fait exécuter les ordres venus d'en haut.

Le clavaire tient la caisse locale. C'est lui qui encaisse les revenus du roi et qui paie les dépenses ordonnées, donc c'est à lui que Milet adresse ses devis de travaux.

L'université n'a rien d'un établissement d'enseignement. Le mot désigne la communauté des habitants prise comme un corps, capable de délibérer, de s'engager et d'être condamnée en bloc. C'est elle qui répond au trésorier, et c'est elle qui paiera l'amende si les murs ne montent pas.

Milet leur propose deux solutions. La première, bâtir des murs et des portes partout où il n'y en a pas, surtout du côté de la mer, et réparer ce qui menace de s'écrouler. La seconde, que tout le peuple remonte s'installer dans la forteresse d'en haut, là où la ville se trouvait à l'origine, et y transporte ses maisons. Il annonce la peine avant d'attendre la réponse. Si l'ordre n'est pas exécuté, quelle que soit la solution retenue, la ville entière devra cinq cents marcs d'argent, plus de cent vingt kilos de métal.

Le compte rendu de la séance du 20 mars 1323 à Hyères, vingt lignes d'une cursive de greffe très abrégée
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0165.
Extrait original (Latin)

« … in omnibus hiis partibus dicti loci, ubi menia seu muri constructi non sunt, maxime versus maritimam, ubi quasi tota terra dependet, construantur cum portalibus et edificentur […] vel quod omnes populares se reducerent intra fortalicium altius ubi terra fuit primitus, et inibi sua domicilia commutarent ; et quod consulte sibi super hoc responderent quod duorum premissorum potius eligere vellent ; qui respondentes citius elegerunt terram emurari modo quo poterunt fortiori. »

Traduction française

« … que dans toutes les parties dudit lieu où les murailles ne sont pas construites, et surtout du côté de la mer, où la ville est presque entièrement à découvert, on en bâtisse avec des portes […] ou bien que tout le peuple se replie dans la forteresse d'en haut, là où la ville était à l'origine, et y transporte ses maisons. Et qu'ils répondent en connaissance de cause laquelle des deux solutions ils préféraient. Ce à quoi ils répondirent qu'ils choisissaient plutôt de faire murer la ville, aussi solidement qu'ils le pourraient. »

Les Hyérois choisissent donc de rester en bas et de payer un rempart. Le trésorier leur confirme l'ordre de murer la ville, et il passe à la suite. Dans la quinzaine de Pâques, tous les habitants devront être munis d'armes, « hiis scilicet quibus uti scient et se juvare », celles dont chacun saura se servir, et pouvoir en faire la démonstration devant lui.

La défense d'Hyères ne repose pas sur une garnison de métier, elle repose sur les habitants eux-mêmes, armés et passés en revue. Celui qui se présentera sans arme paiera vingt-cinq livres. Un homme de garde touche douze deniers par jour, soit un sou, et vingt-cinq livres font cinq cents sous, c'est-à-dire cinq cents journées de cette solde. Hyères compte alors environ huit cent vingt-cinq foyers, ce qui en fait une des plus grosses villes de Basse-Provence. L'amende de cinq cents marcs portait sur la communauté entière. Celle-ci porte sur chaque habitant.

Une phrase ajoutée après coup

Le passage le plus intéressant de la séance n'est pas dans la phrase principale. En relisant son texte, le greffier a glissé au-dessus de la ligne une précision qu'il avait oubliée : maxime versus maritimam, ubi quasi tota terra dependet, surtout du côté de la mer, où la ville est presque entièrement à découvert. On la voit ici, écrite en petit entre deux lignes.

Ajout du scribe au-dessus de la ligne, en écriture plus petite, portant la clause sur le côté maritime de la ville
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0165.

C'est une indication précieuse sur l'état de la ville. En 1323, le front de mer d'Hyères est presque entièrement dépourvu de murs.

Le choix n'était pas offert à tout le monde

Deux jours plus tard, à Bormes, Milet pose exactement la même question, et il obtient exactement la même réponse : les Bormais préfèrent eux aussi bâtir un mur autour du bourg plutôt que de rentrer dans le château. Ce n'est donc pas une idée improvisée pour Hyères, c'est la méthode de la commission.

Elle n'est pourtant pas appliquée partout, et la comparaison avec les autres villages montre ce que représentait le choix offert aux Hyérois.

  • À La Valette, le 17 mars, aucun choix. Ce sont les biens meubles qui rentrent au château, pas les personnes.
  • À Saint-Tropez, le 23 mars, le procès-verbal constate que le lieu ne peut pas être fortifié, faute d'habitants et parce qu'il est en terrain plat. Le Saint-Tropez d'aujourd'hui a bien une citadelle sur une hauteur, mais elle date de 1602, près de trois siècles plus tard. En 1323, la colline est nue et le village est posé au ras du rivage, sans aucun refuge où se replier. Les biens partent dans les châteaux forts de l'intérieur et les habitants restent sur place « quasi denudati », pour ainsi dire à découvert.
  • À La Couronne, le 2 mars, c'est pire. Le lieu, aujourd'hui un village de la commune de Martigues sur la côte à l'ouest de Marseille, est jugé pauvre et indéfendable, et y construire serait « nimis sumptuosum et opus perditum », trop coûteux et du travail perdu. Au premier danger, les habitants ont ordre d'abandonner le village. Seul le feu de signal restera allumé, pour dire si le lieu tient ou s'il est perdu.

Le choix n'est offert qu'aux communautés capables de payer le mur. Qu'on l'ait proposé aux Hyérois, et qu'ils aient répondu si vite, montre que Hyères était jugée défendable, et assez riche pour payer son mur.

Le devis du château d'Hyères

Milet visite ensuite les châteaux d'Hyères et de Brégançon avec messire Hugues Cassole, à la fois viguier et châtelain, le clavaire, et des estimateurs. Le devis qu'il envoie ensuite au clavaire décrit le château d'Hyères pièce par pièce, et c'est la seule description matérielle de ce château entre le XIIIe siècle et le XVe.

Il faut réparer une guette, un petit poste de guet en surplomb, près de la seconde porte, du côté oriental de ses créneaux. La tour voisine, celle « où l'on avait coutume jadis de déposer les armes ». La grande tour maîtresse, et le mur du château à son pied. Trois chambres attenantes à cette grande tour. Et la chapelle, dont il faut refaire la couverture en bois, charpente et toit.

Le château est fouillé depuis 2014. Le devis de 1323 donne aux archéologues deux repères écrits : une entrée qui comporte au moins deux portes, et une tour maîtresse plus haute que les autres.

Total, soixante-dix livres. Le chiffre est juré par quatre artisans d'Hyères que le procès-verbal nomme, les tailleurs de pierre Jean et Barthélemy Lombard, et les charpentiers Pierre Suffis et Raymond Textor.

Vient ensuite la réserve. Le château doit pouvoir tenir dix hommes pendant trois mois.

Fin du devis du château d'Hyères et liste des vivres et des armes à tenir en magasin
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0166.

Dix hommes, c'est l'échelle de tout le procès-verbal : quinze à La Garde, vingt à Brégançon. Ces hommes ne sont pas là pour repousser une armée. Ils tiennent la porte, font le guet, allument le feu de signal et servent les arbalètes, et la liste des armes est taillée pour eux. Le reste de la défense, c'est la ville, dont tous les hommes viennent de recevoir l'ordre de s'armer.

Trente sextiers de farine (de l'ordre d'1 m³, environ 755 kilos), trois quintaux de viande salée, trois sextiers de fèves, trois muids de vin en plus de celui que le châtelain a déjà, deux jarres de sel, dix livres d'huile, cinquante charges de bois, et cent luminons pour faire les feux de signal. Côté armes, cinq paires de plates, qui sont des protections de poitrine en plaques de fer, dix arbalètes, deux caisses de carreaux, dix cervelières, qui sont des calottes de fer, et dix écus.

Le sextier d'Hyères, en litres et en kilos
Hypothèse

Le procès-verbal chiffre les vivres en mesures locales (sextier, quintal, muid), sans équivalent métrique. La seule valeur connue du sextier de grain « à la mesure d'Hyères » vient d'une enquête bien postérieure : le ministère de l'Intérieur y recueille, en l'an VII (1798), les mesures en usage dans le Var avant 1790. Le sextier d'Hyères y vaut 32,73 l (H. Ribot, Anciennes mesures du Var, d'après cette enquête, à comparer avec F. Mistral, Tresor dóu Felibrige, s.v. « sestié », et les gloses d'Octave Teissier dans ses inventaires imprimés).

Sur cette base, trente sextiers ≈ 30 × 32,73 l = 981,9 l, soit environ 9,8 hl, un peu moins d'un mètre cube. Convertis en poids avec la densité usuelle du blé, 0,77 kg/l, cela donne 981,9 × 0,77 ≈ 756 kg, mais c'est une approximation par le haut : le coefficient connu est celui du grain, et la farine moulue, moins dense, pèse normalement moins au même volume.

Deux réserves à garder. La mesure varie de ville en ville en Provence : celle-ci ne vaut que pour Hyères, pas pour Toulon ou Marseille. Et l'écart de plus de quatre siècles entre le devis de 1323 et l'enquête de 1798 n'est pas documenté : rien n'assure que le sextier hyérois du XIVe siècle égalait déjà celui d'avant 1790.

Brégançon compte plus qu'Hyères

Le même devis traite du château de Brégançon, sur son promontoire à l'est de la rade. Il faut y réparer la tour, les murs du côté oriental et les créneaux partout où ils sont détruits. Cinquante livres.

Et la réserve de Brégançon est prévue pour vingt hommes, deux fois la garnison du château d'Hyères, avec des vivres dans la même proportion et de quoi empenner les carreaux d'arbalète déjà en place, plumes et colle fournies.

Le rapport entre les deux places est net. En 1323, la garde de la rade se joue au moins autant sur le rocher de Brégançon que sur la colline d'Hyères.

Une chaîne de feux d'un bout à l'autre de la Provence

Le mot revient à chaque page du procès-verbal, pour chaque village de la côte : le farocium, le feu de signal. C'est pour l'alimenter que le château d'Hyères doit tenir cent luminons en réserve, et allumer ce feu au lieu convenu est une obligation dont le manquement se paie en marcs d'argent.

Un autre registre de la même série conserve le règlement de cette chaîne, et il en donne le détail exact.

Le code des feux, et le doute du comptable

Le règlement est un véritable code de signalisation. Un navire armé aperçu vaut une fumée le jour et un feu la nuit. Plusieurs navires valent autant de signaux allumés ensemble. Un poste voisin qui allume trois feux doit en recevoir trois en réponse, pour qu'on sache que le message est passé. Et chaque soir, un feu unique s'allume partout, « quod erit signum pacis undique », le signal quotidien que la côte est calme.

La performance attendue est écrite noir sur blanc : l'alerte doit courir « in media hora de uno capite ad aliud provincie », en une demi-heure d'un bout à l'autre de la Provence. Le règlement énumère trente-deux postes de Port-de-Bouc à La Turbie, en disant pour chacun à qui il doit répondre. Le secteur qui nous concerne descend du cap Sicié au poste de l'entrée du port de Toulon, puis au cap de Carqueiranne, puis au château de Brégançon, puis au cap Bénat.

Le plus intéressant est dans la marge. Un employé de la chambre des comptes a noté à côté du règlement que tout cela n'est pas vrai, et, en face d'un poste précis, qu'à cet endroit « nunquam fiunt ystivo tempore farotium », on n'y fait jamais de feu en été. La chaîne était réglementée sur le papier, et la chambre annotait poste par poste l'écart avec la réalité.

Ce règlement est conservé dans le registre B 5 de la même série, aux vues 0466 à 0470. Sa transcription est une première lecture, non vérifiée mot à mot sur le manuscrit.

25 mars, les rivières coupent la route

De Roquebrune, le 25 mars, Milet devrait continuer vers Fréjus par le bord de mer. Il ne le fait pas. Le procès-verbal justifie : propter aquarum fluvialium inundationes et decursus, à cause des débordements et des écoulements des rivières. Les places de la côte sont hors d'atteinte, et deux petits châteaux du golfe de Saint-Tropez, Cogolin et les Garcinières, sont déjà restés derrière lui sans avoir été vus.

Pourquoi une rivière arrête un voyage

Les rivières du Midi méditerranéen se comportent comme des oueds, ces cours d'eau presque secs qui se remplissent d'un coup. L'été, le lit est presque à sec. À la pluie, le débit monte d'un coup, soit sous un orage qui reste sur place, soit quand les nuages s'accumulent sur les Cévennes et vident tout dans les cours d'eau d'en bas.

Au XIVe siècle, ces épisodes deviennent plus fréquents et plus violents sur le littoral : c'est le début du refroidissement qu'on appelle le Petit Âge glaciaire. La crue de mars 1323 appartient à cette phase.

À Montpellier, huit ans plus tard, une crue de ce genre est bien documentée. Le 21 août 1331, le Lez déborde, fait plus de deux cents morts et emporte deux ponts. Là où il n'y a pas de pont, on traverse à gué, et un gué en crue est infranchissable.

Le trésorier délègue alors, le même jour et depuis Roquebrune, à deux hommes du pays.

  • Jean Colonhe, sous-baile du Luc et du Freinet, ira dans les places du Freinet, et jusqu'à Cogolin et aux Garcinières.
  • Raymond de Bisot, notaire de la cour de Draguignan, ira à Fréjus, Saint-Raphaël, Le Puget et Villepey.

Tous deux partiront aussitôt après Pâques, munis d'une commission où les lettres du roi sont recopiées, et avec le même mandat que Milet exerce lui-même : regarder les lieux de leurs yeux, faire relever les murs, garnir les châteaux pour trois mois, prendre la revue des armes. La commission de Bisot donne au passage la raison de la hâte. Le trésorier doit se rendre ailleurs sans tarder pour les affaires de la cour.

Le registre ne porte plus rien jusqu'au 3 avril, où Milet reparaît à Grasse, dans les terres. Entre les deux, il y a la fête de Pâques.

Le bout de la course

En avril, Milet arrive là où la menace se tient. Il est à Grasse le 3, à Cannes le 4, à Antibes le 5 et à Nice le 6.

À Antibes, les murs sont tombés du côté de la mer et derrière le château. L'université a jusqu'à la fin du mois pour les relever, créneaux et parapets compris, sous peine de cinq cents marcs d'argent. Une maison est collée au rempart par l'extérieur, sur la route de Cannes : elle doit être entièrement détruite. Le seigneur du lieu est l'évêque de Grasse, et il entretiendra le feu sur la tour sous peine de perdre la place. Le château, lui, est en ordre, et aucun travail n'y est ordonné.

Onze jours à Nice

Nice est la ville que les douze galères devaient prendre, et c'est la seule de toute la tournée où Milet s'installe. Il y arrive le 6 avril et il y est toujours le 17. Ailleurs, il reste un jour, deux au plus.

Il commence comme partout. Les dix conseillers de la cité sont convoqués chez le viguier, Sigimbaldo de Fieschi, comte de Lavagna. Le trésorier leur expose sa commission, ils acceptent au nom de la ville, et tout le monde part en faire le tour. Ce qu'ils arrêtent ensuite est la plus longue liste de travaux du registre. Elle porte sur trois points : fermer la ville, bâtir ce qui manque, dégager les abords du rempart.

On ferme d'abord du côté de l'eau, puisque c'est de là que vient la menace. Entre la gabelle et l'arsenal, sept portes ouvrent sur le dehors : quatre seront murées, il n'en restera que trois. Du côté de la mer, le vieux mur du bourg est percé de trous qu'il faut boucher, ses meurtrières sont trop larges et seront rétrécies, et sa face tournée vers l'eau sera reprise au mortier. Toutes les portes et toutes les fenêtres des maisons qui donnent sur la mer seront murées, y compris la porte dite de Marinet de Marseille.

On bâtit ensuite. La tour ronde à demi construite au bout du jardin des frères prêcheurs (les dominicains) doit monter de vingt palmes de plus, pour en faire quarante en tout, une dizaine de mètres. Un mur neuf ira de la porte du moulin au pont de pierre voisin des frères mineurs (les franciscains). Et partout où le mur manque, les rues qui débouchent au-dehors seront barrées de planches, avec une bretèche par-dessus, ce balcon de tir en saillie déjà vu aux portes des Saintes-Maries.

Enfin, on dégage. Les maisons collées au rempart seront abattues s'il le faut. Deux propriétaires sont nommés pour relever la leur, qui menace d'entraîner le mur dans sa chute. Et il est crié le jour même que personne, sous cent sous d'amende, n'entasse plus de bois ni de fumier au pied des murailles.

Extrait original (Latin)

« Item, quod preconisetur per terram, quod nullus, sub pena solidorum centum, juxta barria exterius, seu interius, seu in pede eorumdem, sit ausus fenere lignamina aliqua, seu femoracia ; quod fuit preconisatum incontinenti. »

Traduction française

« Item, qu'il soit crié par la ville que nul, sous peine de cent sous, n'ose entasser du bois ni du fumier le long des remparts, au-dehors comme au-dedans, ni à leur pied ; ce qui fut crié aussitôt. »

Ces tas contre le mur sont à la fois une échelle offerte à l'assaillant et un feu tout prêt. Le tout est approuvé en plein parlement par les habitants réunis.

Il faut ensuite payer les travaux. Le 11 avril, l'assemblée vote une taille de trois cents livres à lever tout de suite, et décide que les guelfes et les gens d'Église y contribueront comme les autres. Ces deux groupes sont justement ceux qui, d'ordinaire, ne paient pas. Les gens d'Église invoquent le privilège de l'Église, qui les met hors de l'impôt de la ville. Les guelfes sont les partisans du pape et du roi Robert, le camp au pouvoir à Nice, et beaucoup sont des Génois installés là. Leur fidélité au roi leur vaut des égards. En les imposant comme les autres, l'assemblée dit que le rempart passe avant les privilèges, y compris ceux du camp du roi. La ville achète ensuite toute la chaux qui se trouve chez elle et dans son terroir, ordonne aux tuiliers d'en cuire davantage, et réquisitionne ceux qui possèdent des bêtes de bât pour porter la chaux, le sable et les pierres jusqu'au chantier. Ils seront payés, et la somme déduite de leur part de taille. Le 13 avril, cent muids de chaux sont achetés : le compte de cette seule fourniture, chaux, sable, pierres et façon, monte à deux cent neuf livres. Le devis du château d'Hyères, tout entier, en faisait soixante-dix.

Le reste du séjour est militaire. Milet poste deux hommes à la tour de Montboron pour tenir le feu et le guet jour et nuit, payés chacun deux gillats par jour, le gillat étant une monnaie d'argent du royaume. Passé la Toussaint, un seul homme y reste. Il visite le château royal et fait reprendre en bois la tour qui joint la chapelle, devis vingt-deux livres. Les armes y sont bonnes, mais beaucoup d'arbalètes sont à remonter, et on fait venir pour cela un maître de Draguignan.

Puis il tombe sur autre chose. Le châtelain Audebert de Barras et ses dix sergents ne sont pas payés depuis la Toussaint : cent trente-six livres de retard de paie. Milet fait payer sur-le-champ, et le procès-verbal explique pourquoi: une fois payés, le châtelain et ses hommes s'engagent à approvisionner eux-mêmes le château pour trois mois sur leurs gages.

Il fait ensuite crier trois jours de suite un ordre à tout homme demeurant à Nice, quelle que soit sa condition : être armé sous huit jours de l'arme dont il sait se servir, et se présenter le dimanche suivant à la montre, sous peine de vingt-cinq livres. La montre est la revue où chacun vient montrer son arme et se faire inscrire. La ville désignera aussi ses cinquanteniers et ses dizeniers, quartier par quartier : des chefs de cinquante et de dix hommes, à qui chacun devra obéir. La revue a eu lieu le 17 avril, et son registre est resté entre les mains du viguier et des dix conseillers.

Le 8 avril, il descend à Villefranche, dans la rade voisine. Le mur commencé doit être achevé tout autour, à vingt palmes de haut, et le bourg n'aura plus que quatre portes. Personne ne bâtira à moins de huit palmes du rempart, et les maisons qui le touchent seront reculées d'autant. Un dernier article ne parle plus de murs : la plate-forme du bord de mer, celle où l'on tire les navires à terre, restera vide de toute construction à jamais, sous peine de cent marcs d'argent, pour que les galères du roi et celles de ses fidèles puissent toujours y être déposées.

12 avril, La Turbie

À La Turbie, où s'arrête sa commission, il redonne les mêmes ordres qu'ailleurs : murs, portes, armes, montre. Mais pour le château, rien à faire. In castro Turbie nulla fuit necessaria reparatio de presenti : aucune réparation nécessaire dans l'immédiat. Après deux cent cinquante kilomètres de murs tombés, la place la plus proche de l'ennemi est celle qu'il trouve en état. Il est approvisionné, et le châtelain offre de faire mieux encore si on lui règle les trente-cinq livres qu'on lui doit. Milet ordonne le paiement.

Le procès-verbal note encore une chose. Le feu de La Turbie doit répondre, nuit et jour, à ceux d'Èze et de Nice.

Le trésorier repasse début mai

De La Turbie, Milet revient par l'intérieur des terres, et il en profite pour vérifier ce qu'il avait ordonné à l'aller.

Le 1er mai, à Brignoles, Jean Colonhe vient lui rendre compte de la mission reçue à Roquebrune. Tout ce qui avait été ordonné à Grimaud et dans les autres places du Freinet est fait, et la revue des armes y a été passée au nom du trésorier. C'est la seule trace que le registre garde du travail des mandataires envoyés pendant les inondations.

Les contrôles d'Hyères et de Toulon se lisent ensuite à deux jours d'intervalle dans le même registre.

Le 2 mai, il est à Hyères. Le juge Bertrand d'Ayrolles et le clavaire ont passé les habitants en revue à sa place, pour vérifier que chacun était armé, et ils lui en rendent compte. Puis il regarde lui-même.

Compte rendu du 2 mai 1323 à Hyères, constatant l'état des deux châteaux et des murs de la ville
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0180.
Extrait original (Latin)

« … castrum Arearum, juxta suam ordinationem, est munitum victualibus et armis et reparatum. Castrum vero Bragansoni continue reparatur, et est pro majori parte reparatum, et totaliter armis et victualibus munitum. Muri etiam terre Arearum continue reparantur et fortificantur juxta mandatum quod a domino thesaurario receperunt homines dicte terre. »

Traduction française

« … le château d'Hyères, conformément à son ordonnance, est pourvu de vivres et d'armes, et réparé. Le château de Brégançon est en cours de réparation continue, il est réparé pour la plus grande part, et entièrement pourvu d'armes et de vivres. Les murs de la ville d'Hyères sont eux aussi en réparation et en travaux continus, conformément à l'ordre que les hommes de cette ville ont reçu du seigneur trésorier. »

Le 4 mai, il est à Toulon, et le ton change du tout au tout. Rien n'a été fait, sinon la palissade du port pour la plus grande part et la tour de la gabelle. Milet convoque les conseillers et les réprimande, puis il exige que tout soit terminé pour la fin mai sous peine des cinq cents marcs. Le procès-verbal note la scène en quatre mots, « post acerbam increpationem et redargutionem », après une âpre réprimande.

Compte rendu du 4 mai 1323 à Toulon, chargé de corrections et d'ajouts entre les lignes
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1103, vue 0180.

Les conseillers répondent alors quelque chose que le procès-verbal note sans commentaire, et qui explique beaucoup : « propter famis pestilenciam et victualium inopiam que viget in dicta civitate ad presens », à cause du fléau de la faim et du manque de vivres qui règnent en ce moment dans la ville. Toulon n'a pas fait ses murs parce que Toulon a faim.

Le trésorier leur accorde un délai : ce sera la fin juin. Il lève aussi l'obligation des grilles de fer coulissantes, le seul ouvrage de la liste qui demandait d'acheter du fer. Et pour les cent trente pieux qui manquent encore à la palissade, il ordonne qu'ils soient achetés par les plus riches, pour que les pauvres n'aient pas à les payer.

La ville haute se vidait déjà

La séance du 20 mars dit en clair que la ville haute d'Hyères se vidait. Le terrain le confirme : les prospections de 2005 et 2006 sur la colline du château ont retrouvé, sous les terrasses d'oliviers d'aujourd'hui, une cinquantaine de petites maisons creusées à même le schiste et abandonnées. Les habitants descendaient dans la plaine depuis le début du XIVe siècle. Le procès-verbal de 1323 donne à ce mouvement sa date et sa preuve écrite : une assemblée, une question posée, une réponse.

Elle montre même davantage. En 1323, l'administration du comte propose officiellement d'annuler ce mouvement et de faire remonter tout le monde, et la ville refuse. Le départ vers le bas est déjà un fait accompli, au point que le roi préfère financer une enceinte neuve plutôt que d'imposer le retour.

Une erreur qui circule sur cette visite
Acte primaire

Plusieurs sites d'histoire locale et de tourisme font de cette inspection l'œuvre de Charles II d'Anjou, et la résument en une sommation faite aux habitants de réparer leurs remparts.

Les deux points sont faux. Charles II est mort en 1309, quatorze ans avant la visite. La commission est celle de son petit-fils Robert, donnée à Avignon le 8 février 1323, et le mandement adressé aux Hyérois n'est pas un ordre de réparer, mais un choix entre deux solutions dont l'une était d'abandonner la ville basse.

Le procès-verbal n'est pourtant pas un document caché. Il est publié depuis 1882 et consultable en ligne sur Gallica. Il n'a simplement jamais été relu pour Hyères.

Le cahier se referme sur le retour du trésorier à Avignon, le 22 mai 1323. Trois mois de route et deux cent cinquante kilomètres de côte, avec partout la même question : ce que la place peut tenir, et ce que la communauté peut payer.

La réponse d'Hyères tient dans un mot du greffier, citius, aussitôt. Les habitants n'ont pas demandé à réfléchir. Ils ont préféré payer un rempart plutôt que de remonter sur la colline qu'ils étaient en train de quitter, et les travaux étaient en cours six semaines plus tard, quand Milet est repassé. En 1376, un autre commissaire royal fera arpenter et remettre en état les murs d'Hyères.

Pour en savoir plus

← Retour aux articles