Saint Louis débarque à Hyères
Juillet 1254. Le roi Louis IX rentre de croisade. Sa nef a failli couler devant Chypre, et il refuse d'abord de débarquer en Provence. Son ami Joinville raconte le séjour au château d'Hyères : le cadeau de l'abbé de Cluny, le sermon d'un franciscain qui ose sermonner le roi, et la descente à pied d'une colline trop raide.

Enquête en cours : ce récit évolue encore au fil des recherches en archives.
Jean de Joinville est un seigneur de Champagne. Il part en croisade avec le roi de France Louis IX en 1248, et reste avec lui six ans en Égypte et en Terre sainte. Il y devient son ami. Un demi-siècle plus tard, vers 1305, il écrit ses souvenirs du roi, devenu saint Louis : un livre plein de scènes prises sur le vif, de conversations et de petits détails.
L'une de ces scènes se passe à Hyères. Au retour de la croisade, en juillet 1254, la flotte royale s'y arrête, et le roi passe quelques jours au château. Joinville est du voyage.

Le départ d'Acre
La croisade est un échec. En 1250, en Égypte, le roi a été fait prisonnier avec son armée, puis libéré. Il est resté encore quatre ans en Terre sainte, où il a fait fortifier des villes chrétiennes comme Sidon et Césarée. Au printemps 1254, il décide de rentrer.
Le 24 avril 1254, le roi et la reine Marguerite embarquent à Acre avec leurs enfants. La flotte compte treize navires, des nefs (de grands voiliers ronds) et des galères. Le lendemain, jour de la Saint-Marc, le roi confie à Joinville que c'est le jour de sa naissance. Joinville lui répond qu'il est aussi né une seconde fois ce jour-là, en échappant à cette terre dangereuse.
La nef du roi s'échoue devant Chypre
Quelques jours plus tard, devant Chypre, la brume descend de la côte sur la mer. Les marins voient le sommet d'une montagne au-dessus du brouillard et croient la terre plus loin qu'elle n'est. La nef du roi heurte un banc de sable caché sous l'eau. Un peu plus loin se trouvent des rochers où le navire se serait brisé.

Le lendemain, des plongeurs examinent la coque : le sable a arraché « quatre toises » de la quille, plus de sept mètres. Les maîtres de nef conseillent au roi de passer sur un autre navire, car le sien risque de se disloquer en haute mer. Le roi leur demande ce qu'ils feraient si la nef était à eux, chargée de leurs marchandises. Ils avouent qu'ils resteraient. Ils ne veulent pas que le roi, la reine et leurs enfants courent ce risque.
Le roi refuse de descendre. S'il quitte la nef, explique-t-il, plus de cinq cents personnes à bord descendront aussi par peur, et resteront à Chypre sans moyen de rentrer chez elles :
Joinville (vers 1305)
« Dont j'aim miex mon cors et ma femme et mes enfans mettre en la main Dieu, que je feisse tel doumaige à si grant peuple comme il a céans. »
En français d'aujourd'hui
« C'est pourquoi j'aime mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfants entre les mains de Dieu, plutôt que de causer un tel tort à tant de gens qui sont à bord. »
Joinville donne un exemple de ce que cela aurait coûté. Olivier de Termes, un chevalier riche et courageux, préfère débarquer à Chypre. Il met un an et demi à rentrer.
Deux jours devant Hyères
Après dix semaines de mer, la flotte arrive en Provence. Joinville écrit qu'elle touche « un port qui estoit à dous lieues d'un chastel que on appeloit Yeres », soit à plusieurs kilomètres du château d'Hyères.
La reine et le conseil du roi veulent débarquer. Le roi refuse. Il veut aller jusqu'à Aigues-Mortes, le port de son royaume, car Hyères n'est pas à lui. Joinville croit que la ville appartient à Charles d'Anjou, frère du roi et comte de Provence. Il se trompe : en 1254, Hyères est encore aux seigneurs de Fos, et Charles ne l'acquiert qu'en 1257. Dans les deux cas, Hyères n'appartient pas au royaume de France.
Le roi tient bon le mercredi, puis le jeudi. Le vendredi, il s'assoit à l'arrière, sur la barre d'un des gouvernails. Joinville précise que ces nefs de Marseille ont deux gouvernails, attachés à deux barres, qui font tourner le navire « aussi vite qu'on aurait tourné un roussin », un cheval. Le roi appelle Joinville et lui demande son avis.
Joinville lui rappelle l'histoire de madame de Bourbon. Elle aussi avait refusé de descendre dans ce port : repartie pour Aigues-Mortes, elle avait passé encore sept semaines sur les flots. Le roi réunit son conseil, qui est du même avis. Il accepte de débarquer, « de quoi la reine fut très joyeuse ».

Le vendredi 3 juillet 1254
Joinville ne donne pas la date. Une autre source la fournit : les annales de Montpellier, une chronique tenue année par année par les consuls (les magistrats élus de la ville), en occitan. À l'année 1254, elles notent en une ligne :
Petit Thalamus de Montpellier
« Lo primier divenres de jull, tornet lo rei de Fransa d'otramar, e pres terra ad Ieyras. »
En français d'aujourd'hui
« Le premier vendredi de juillet, le roi de France revint d'outre-mer et prit terre à Hyères. »
Le premier vendredi de juillet 1254 tombe le 3 juillet. Les deux sources concordent : c'est bien un vendredi que Joinville place la décision de débarquer. La date du 12 juillet, donnée par l'historien d'Hyères Alphonse Denis et reprise depuis, ne repose sur aucun texte, et ce jour-là était un dimanche.
Le présent de l'abbé de Cluny
Le roi, la reine et leurs enfants s'installent au château. Ils y restent le temps de trouver des chevaux pour regagner le royaume de France.
Un visiteur arrive : l'abbé de Cluny, la grande abbaye de Bourgogne. Il offre au roi deux palefrois, des chevaux de voyage, l'un pour lui et l'autre pour la reine. Ce sont des chevaux de grand prix. L'abbé annonce qu'il reviendra le lendemain parler de ses affaires. Il revient, et le roi l'écoute très longtemps, très attentivement.
Quand l'abbé est parti, Joinville pose une question au roi : l'a-t-il écouté plus volontiers à cause des deux chevaux ? Le roi réfléchit longuement et répond : « Vraiment oui. » Alors Joinville lui fait une suggestion. Une fois rentré en France, qu'il interdise à ses conseillers d'accepter le moindre cadeau de ceux qui ont une affaire à plaider devant eux, puisqu'ils écouteront forcément mieux ceux qui leur auront fait un don. Le roi réunit son conseil et lui raconte l'échange. Les conseillers approuvent l'idée.
Le sermon de frère Hugues
On parle au roi d'un frère franciscain très célèbre en Provence, frère Hugues de Digne. Il vit depuis des années au petit couvent des franciscains d'Hyères, où un autre voyageur, l'Italien Salimbene, l'avait rencontré en 1248 (Hyères en 1248, quand les loups hurlaient la nuit). Le roi le fait venir au château. Joinville et ses compagnons guettent son arrivée :
Joinville (vers 1305)
« Le jour qu'il vint à Yeres, nous regardâmes ou chemin par où il venoit, et veismes que trop grans peuples le suivoit à pié de homes et de femmes. »
En français d'aujourd'hui
« Le jour de sa venue à Hyères, nous regardâmes le chemin par lequel il arrivait, et nous vîmes qu'une très grande foule d'hommes et de femmes le suivait à pied. »
Le roi le fait prêcher. Hugues commence par s'en prendre aux religieux qui suivent la cour : « Je vois trop de religieux à la cour du roi, moi tout le premier. » Selon la Bible, affirme-t-il, un moine ne peut pas vivre hors de son cloître sans péché, pas plus qu'un poisson hors de l'eau. Et ceux qui suivent le roi mangent beaucoup de viandes et boivent de bons vins, ce qu'ils ne feraient pas dans leur couvent.
Puis il se tourne vers le roi. Il a lu la Bible et les livres des autres peuples, et il n'a jamais vu un royaume se perdre, ou passer d'un seigneur à un autre, sinon par manque de justice. Que le roi, qui rentre en France, rende donc bien la justice à son peuple, s'il veut garder l'amour de Dieu et son royaume jusqu'à la fin de sa vie.
Le roi lui demande de rester avec lui tant qu'il sera en Provence. Joinville insiste à son tour. Hugues refuse, « très en colère » : il ira là où Dieu préférera le voir, plutôt qu'à la cour du roi. Il reste un jour et repart le lendemain. Joinville apprend plus tard qu'il est enterré à Marseille, où on lui attribue des miracles.
Le roi descend à pied
Le jour du départ, le roi quitte le château à pied, « pour ce que la coste estoit trop roite », parce que la pente est trop raide pour descendre à cheval. Son propre cheval n'est pas là, et il doit monter sur celui de Joinville. Quand son palefroi arrive enfin, le roi se met en colère contre son écuyer, Ponce, et le gronde durement.
Joinville prend la défense de Ponce : il a servi le grand-père du roi, son père, puis le roi lui-même. Le roi lui répond que c'est plutôt lui qui a servi Ponce, en le gardant malgré ses défauts. Son grand-père, Philippe Auguste, lui a appris qu'on doit récompenser chacun selon ses services, et qu'on n'est pas un bon chef si l'on ne sait pas refuser aussi fermement que donner.
La troupe prend ensuite la route d'Aix, « là où l'on disait que gisait le corps de la Magdeleine », écrit Joinville, puis s'arrête sous « une voûte de roche très haute » où la sainte aurait vécu dix-sept ans en ermite : la grotte de la Sainte-Baume. À Beaucaire, sur les terres du roi, Joinville prend congé et rentre chez lui.
Ce que la mémoire d'Hyères a ajouté
Au XIXe siècle, Alphonse Denis reprend le récit de Joinville et l'enrichit de détails absents chez le chroniqueur. Un pêcheur aurait aperçu la flotte et couru prévenir la ville. La bannière de France aurait été hissée sur le donjon. Le clergé serait venu au-devant du roi, qui aurait refusé de marcher sous un dais en disant que cet honneur n'appartient qu'à Dieu. Le roi aurait communié dans l'église des Cordeliers, et séjourné trois jours au château.
Denis cite aussi un chevalier toscan, Hugon Fabri, blessé à la croisade, que le roi aurait laissé à Hyères avec son médecin et qui y aurait fondé une famille. Une famille Fabri vit bien à Hyères au XVe siècle, mais ce récit de son origine n'apparaît dans aucun texte du XIIIe siècle.
Quant à la scène du dais, Denis reconnaît lui-même que les auteurs qui rapportent ce fait « n'indiquent pas les sources où ils l'ont puisé ». Les annales de Montpellier n'en parlent pas non plus.