Hyères en 1248, quand les loups hurlaient la nuit
En 1248, un jeune franciscain de Parme, Salimbene, vient à Hyères écouter le prédicateur Hugues de Digne. Il raconte ce qu'il y voit : un bourg plein de pénitents, des notaires qui passent leurs jours de fête dans la chambre d'un frère franciscain, les loups dans la nuit, six frères morts en un hiver.

Enquête en cours : ce récit évolue encore au fil des recherches en archives.
Entre 1283 et 1288, un vieux frère franciscain italien remplit page après page un épais manuscrit. Il s'appelle Salimbene de Adam, il est de Parme, et il raconte tout ce qu'il a vu dans sa vie : les papes, les guerres d'Italie, les famines, les gens qu'il a croisés. Ce volume, écrit de sa main, est aujourd'hui à la bibliothèque du Vatican.
Au milieu du récit, il y a une petite ville de Provence où il a passé plusieurs semaines en 1248 et 1249 : Hyères. C'est le plus ancien témoignage connu d'un visiteur qui a vécu dans la ville et qui la décrit de l'intérieur.
Arriver par la mer
En juillet 1248, Salimbene est en Provence. Il descend le Rhône jusqu'à Arles, prend la mer jusqu'à Marseille, puis repart par mer vers Hyères. Il vient voir un homme : Hugues de Digne, un frère franciscain célèbre dans toute la Provence pour ses sermons.
Les franciscains, qu'on appelle aussi frères mineurs ou cordeliers (à cause de la corde qu'ils portent à la ceinture), sont des religieux qui vivent pauvrement, mendient leur pain et prêchent. Hugues a dirigé les franciscains de toute la Provence. Il a laissé cette charge et vit maintenant à Hyères, dans un petit couvent.
Une ville pleine de monde
Voici comment il présente Hyères à ses lecteurs italiens, qui n'en ont jamais entendu parler :

Extrait original (Latin)
« Porro in p[ro]uincia p[ro]uincie e[st] q[uo]dda[m] castr[um] ualde p[o]p[u]losu[m] i[n]t[er] massilia[m] et uictimiliu[m] siue nicia[m] iux[ta] mare p[er] uia[m] q[ue] uadit ianua[m]. et su[n]t ibi aree saline. q[ui]a ibi fit sal. [et] ideo ab areis uocab[u]l[u]m h[abe]t. et e[st] i[bi] maxi[m]a multitudo mulier[um]. [et] ho[m]i[n]u[m] p[e]n[itenti]a[m] facientiu[m] [et]ia[m] i[n] h[ab]itu mu[n]diali i[n] domib[us] suis. »
Traduction française
« Dans la province de Provence, il y a un bourg très peuplé, entre Marseille et Vintimille ou Nice, près de la mer, sur la route qui va à Gênes. Il y a là des aires de sel, parce qu'on y fait du sel, et c'est des aires qu'il tient son nom. Il y a là une très grande foule de femmes et d'hommes qui font pénitence chez eux, tout en gardant leurs habits ordinaires. »
En trois lignes, Salimbene situe la ville (une étape sur la route de la côte, entre Marseille et Gênes), son activité (le sel), et l'origine de son nom. En latin, Hyères s'appelle « Areae », les aires, c'est-à-dire les bassins où l'on fait évaporer l'eau de mer. Entre Marseille et Nice, c'est la seule ville de la côte qu'il nomme. Toulon, Fréjus, Saint-Tropez sont absents de son livre.
Le dernier trait l'intéresse le plus. Hyères est pleine de pénitents : des hommes et des femmes qui ne sont ni moines ni religieuses, qui vivent chez eux, et qui pourtant ont choisi une vie de pénitence. Ils sont très attachés aux franciscains et viennent écouter leurs sermons.
On retrouve ce milieu dans un autre texte. La sœur d'Hugues, Douceline, a grandi à Hyères. Sa Vie, écrite en provençal après sa mort, raconte qu'elle allait soigner les malades dans un hôpital « un peu hors du bourg ». Un jour qu'Hugues prêche à Hyères devant tout le peuple, elle fait vœu de ne jamais se marier, et cent trente et une personnes prononcent le même vœu lors de ce sermon.
Des notaires dans la chambre d'un frère
Hugues dispose au couvent d'une pièce assez vaste pour recevoir. Les jours de fête, des visiteurs s'y pressent :
Extrait original (Latin)
« Et erat ibi m[u]lti notarij. [et] iudices atq[ue] medici [et] alij litterati. q[ui] dieb[us] solle[m]nib[us] ad camera[m] fr[atr]is hugo[n]is [con]ueniebat ut de doct[r]ina abbatis joachim audiret ip[su]m loq[ue]nte[m] »
Traduction française
« Il y avait là beaucoup de notaires, de juges, de médecins et d'autres gens instruits, qui se réunissaient les jours de fête dans la chambre de frère Hugues, pour l'entendre parler de la doctrine de l'abbé Joachim. »
Joachim de Flore est un moine de Calabre mort en 1202. Il a écrit des livres où il annonce, en lisant la Bible, un âge nouveau de l'histoire du monde. Hugues possède toute son œuvre, recopiée en grosses lettres. Salimbene est venu à Hyères pour cela : entendre Hugues l'expliquer.
Dans un bourg de Provence de 1248, des notaires, des juges et des médecins passent leurs jours de fête assis dans la chambre de frère Hugues à discuter de la fin des temps. Salimbene, qui a lu la Bible toute sa vie, pense à une scène du Livre des Rois : le prophète Élisée assis dans sa maison, et les anciens assis autour de lui.

Les visiteurs ne sont pas tous d'accord. Deux frères dominicains, des prêcheurs d'un autre ordre, passent par Hyères en attendant un bateau. Il n'y a pas de couvent dominicain dans la ville, alors ils logent chez les franciscains jusqu'au jour où le patron d'un navire les fait appeler. L'un d'eux, Pierre des Pouilles, se lance dans une dispute avec Hugues sur les prophéties de Joachim. Le compagnon de Pierre, impressionné, demande à Salimbene qui est cet homme et pourquoi il ne vit pas dans un grand couvent. Salimbene répond qu'Hugues se plaît mieux « dans les petits endroits ».
Parmi les auditeurs d'Hugues, cet été-là, il y a aussi deux hommes de la ville qui décident de tout quitter pour vivre en pauvres. Ils sont à l'origine d'un nouvel ordre religieux, les Frères du Sac, ainsi nommés à cause de leur habit grossier.
Un couvent plus ancien qu'on ne le croyait
En 1664, l'historien provençal Honoré Bouche écrit que les franciscains sont à Hyères « depuis l'an 1290 ». Il ne dit pas d'où il tient cette date.
Salimbene montre le contraire. En 1248, le couvent d'Hyères existe et fonctionne : il a un gardien (le supérieur), un vicaire pour le remplacer, au moins sept frères, et une pièce réservée à Hugues, qui y conserve les livres de Joachim. Hugues y vit depuis assez longtemps pour que sa présence soit connue de tous. La date de 1290 ne peut donc pas être celle de la fondation. Elle correspond peut-être à un déménagement du couvent, ou à un autre événement, mais aucun document connu ne permet de le savoir.
Salimbene donne aussi une distance : le couvent est à un mille, environ un kilomètre et demi, de l'endroit où l'on embarque.
L'automne 1248 : le vent, la fièvre et les loups
Salimbene repart en septembre, puis revient en octobre, toujours par la mer, pour un séjour d'un mois chez Hugues. Il est ravi, il passe ses journées à parler de Joachim. Mais cet automne-là, Hyères est un endroit malsain :

Extrait original (Latin)
« Et [con]trata illa illo a[n]no ualde i[n]firma erat p[ro]pt[er] uentu[m] marinu[m]. et uix potera[m] respirare de nocte [et]ia[m] mora[n]do s[u]b diuo. [et] audieba[m] lupos clamantes [et] ululantes de nocte i[n] maxi[m]a q[uan]titate. no[n] semel. n[e]q[ue] bis. »
Traduction française
« Cette année-là, la contrée était très malsaine à cause du vent de mer, et je pouvais à peine respirer la nuit, même en dormant à la belle étoile. Et j'entendais la nuit les loups crier et hurler en grand nombre, et pas une fois ou deux. »
Son compagnon de voyage, un jeune Génois nommé Jean, tombe gravement malade. Comme il ne se soigne pas, il rechute sans cesse. Salimbene s'inquiète pour lui-même : « Je ne voudrais pas encore mourir, écrit-il, car je voudrais voir ce que prédit frère Hugues. » Il décide de partir dès qu'il trouvera des frères qui font route vers l'Italie.
L'occasion arrive vite. Pons, un frère du couvent d'Aix où Salimbene et Jean avaient vécu, passe par Hyères. Il vient d'être nommé gardien du couvent de Nice et s'occupe de trouver un bateau. Le lendemain, après le repas, ils marchent jusqu'au rivage. Jean ne voulait pas venir, puis il les suit au dernier moment, accompagné du gardien d'Hyères. Quand Salimbene lui tend la main pour l'aider à monter à bord, Jean la repousse : « Ne me touche pas, tu ne m'as pas été fidèle. »
Le voyage d'Hyères à Gênes
Le bateau quitte Hyères le 6 novembre 1248 et arrive à Nice le soir même. Deux jours plus tard, le dimanche 8 novembre à l'aube, il entre dans le port de Gênes.
Pour les voyageurs, Hyères est une escale : on y débarque, on y attend le bon vent, on y cherche un bateau. Un frère anglais qui ne trouve pas de navire, cet automne-là, part vers Gênes à pied.
Février 1249 : le retour au couvent
Salimbene revient à la fin de février 1249. Le voyage depuis Gênes lui prend cette fois quatre jours, du 24 au 27 février. À l'automne, il avait noté que « la saison de naviguer se gâtait à cause de l'hiver ».
Le couvent a changé. Six frères, qu'il avait quittés bien vivants à la Toussaint, sont morts pendant l'hiver, dont le gardien. Salimbene ne précise pas ce qui les a emportés.
Hugues, qui d'habitude ne mange avec personne, l'invite à sa table. C'est le début du carême, la période de quarante jours avant Pâques où l'on ne mange pas de viande. On y sert des poissons de mer, et les autres frères s'étonnent de voir Hugues si familier avec ce visiteur.
Salimbene remarque autre chose. En quittant Gênes, il avait vu un amandier en fleur près de la sacristie. À Hyères, quelques jours plus tard, il trouve des amandes déjà grosses, avec leur coque verte, et des fèves fraîches dans leurs cosses. Le printemps est en avance de plusieurs semaines sur celui de Gênes.
Après le repas, il prend la route d'Avignon, à pied cette fois.
Hugues, six ans plus tard
Hugues de Digne vit encore à Hyères en 1254. Cette année-là, au retour de la croisade, le roi Louis IX débarque devant la ville, entend parler de lui et le fait venir au château. Un autre témoin, le chevalier Jean de Joinville, voit arriver le frère suivi à pied par une foule d'hommes et de femmes : sans doute les pénitents que Salimbene décrivait six ans plus tôt (Saint Louis débarque à Hyères).
Salimbene et Joinville terminent tous les deux l'histoire d'Hugues sur sa tombe, à Marseille, chez les franciscains. Salimbene ajoute que sa sœur Douceline repose à côté de lui.