La descente des troupeaux de la Roya
Chaque automne, les bergers de Saorge, de Tende et de La Brigue descendent de la vallée de la Roya pour faire hiverner leurs troupeaux sur la côte, autour d'Hyères et dans les Maures. Deux cents kilomètres à pied, des milliers de bêtes, et un droit de pâture à régler à la cour d'Hyères.

Enquête en cours : cet article évolue encore au fil des recherches en archives.
Le plus ancien témoignage de ce voyage dans les comptes d'Hyères date de l'hiver 1308-1309. On le connaît par une affaire de meurtre, racontée dans l'article Une cape de berger près du mort. Les bergers de Saorge y louent à la cour la pâture de Saint-Nicolas, à l'est d'Hyères, pour tout le mois de novembre 1308, au prix de 10 sous 10 deniers, puis gardent leurs bêtes dans les Maures, du côté de Collobrières.
Changer de pays deux fois par an
Le mot transhumance vient du latin trans, « au-delà », et humus, « la terre » : passer d'un pays à un autre. Les troupeaux de moutons et de chèvres changent de pâturage deux fois par an. L'été, ils montent dans les alpages, où l'herbe est verte quand la plaine est grillée. À l'automne, quand la neige ferme les pâturages de montagne, ils descendent vers la côte, où il ne gèle presque pas et où l'herbe pousse tout l'hiver. Ils y restent jusqu'au printemps, puis remontent.
Les registres comptent ces troupeaux en trenteniers, des lots de trente bêtes. La cour fait payer le droit de pâture sur cette unité : à l'entrée du terroir, les bêtes se comptent par paquets de trente.
De la Roya aux Maures
Le voyage se fait au pas des bêtes, qui broutent en chemin. Jusqu'aux dernières transhumances à pied, au XXe siècle, on comptait quinze à vingt kilomètres par jour. Pour quitter la Roya, le chemin le plus probable est celui des muletiers qui portaient le sel de Nice vers le Piémont, par Sospel. Pour éviter les villes, un troupeau de plusieurs milliers de bêtes contourne Nice, puis suit à distance l'ancienne voie romaine de la côte jusqu'à Fréjus. Au-delà, seuls les lieux d'hivernage sont connus : Grimaud, Bormes et Collobrières. Par eux, les bêtes arrivent à Hyères par l'est, du côté de Saint-Nicolas. De Saorge à Hyères, cela fait environ deux cents kilomètres, soit dix à quatorze jours de marche, selon une estimation.
Les bergers de la Roya ne sont pas les seuls à faire la route. Dans les Maures mêmes, les moines de la chartreuse de La Verne font hiverner leurs troupeaux à Collobrières, Bormes ou Grimaud, et les envoient l'été jusqu'à Castellane.
Des troupeaux de milliers de bêtes
Le registre de 1309 ne chiffre pas les bêtes des bergers de Saorge. Un procès tenu un siècle plus tard donne un ordre de grandeur. En 1405, la cour de Draguignan condamne une dizaine de bergers de Tende et un de La Brigue, deux bourgs de la Roya voisins de Saorge. Depuis des années, ils passaient l'hiver près de Fréjus, de Saint-Raphaël et du Puget sans payer le droit de pâture. Interrogés un par un, les bergers déclarent chacun leur part du troupeau commun, puis son total. Jean Guisoli, de Tende, n'y a qu'un seul trentenier à lui. Pour le total, le latin écrit quatuor viginti trentanaria, « quatre fois vingt » trenteniers, soit quatre-vingts :

Le procès (latin)
« Dicta die, Johannes Guisoli de Tenda, super premissis accusatus, iuramento suo interrogatus […], eo sibi primo lecto et dato intelligi in vulgari, dixit verum fore quod ipse loquens habet suum avere cum avere dictorum Lombardorum depascentia in territorio de Foroiulio. Interrogatus quam quantitatem habet de avere ipse deponens in avere ipsorum Lombardorum, dixit quod habet unum trentanarium. Interrogatus que quantitas est in universo in toto grege ipsorum Lombardorum, dixit quod sunt quatuor viginti trentanaria averis loci de Tenda. »
Traduction française
« Le même jour, Jean Guisoli, de Tende, accusé sur ces faits et interrogé sous serment […], l'accusation lui ayant d'abord été lue et expliquée dans la langue du pays, a reconnu qu'il a ses bêtes avec celles des Lombards, qui paissent dans le territoire de Fréjus. Interrogé sur le nombre de bêtes qu'il a dans le troupeau des Lombards, il a répondu qu'il en a un trentenier. Interrogé sur le total de tout le troupeau des Lombards, il a répondu qu'il y a quatre-vingts trenteniers de bêtes, toutes de Tende. »
Un autre témoin donne le même total, environ 2 400 moutons et chèvres. Un troisième berger, Jean de Ponte, l'estime plus haut, entre 3 600 et 4 200 bêtes.
Une dizaine d'hommes pour 2 400 bêtes, cela fait deux cents bêtes ou un peu plus par berger. À ce compte, les treize bergers de Saorge que nomme le registre de 1309 garderaient de l'ordre de 2 500 à 3 000 bêtes, entre 85 et 100 trenteniers. Le chiffre reste une estimation : aucune pièce ne précise si ces treize hommes forment toute la troupe, ni s'ils gardent tous des bêtes.
Le droit de pâture
La cour d'Hyères fait payer un droit de pâture aux troupeaux venus de loin. En 1332, une enquête sur les droits du roi à Hyères en fixe le tarif pour les troupeaux des étrangers « venant des montagnes et entrant sur le territoire pour hiverner » : 3 sous 4 deniers par trentenier, soit 40 deniers. Les gens du pays paient moins. En 1352, l'inventaire des droits de la cour reprend le même tarif et précise qui sont ces étrangers : ceux qui sunt ultra montes, « qui sont au-delà des montagnes ».
Aucun tarif n'est connu pour 1309. Si l'on applique celui de 1332, 85 à 100 trenteniers feraient 14 à 17 livres pour l'hiver : 85 fois 3 sous 4 deniers donnent 283 sous, un peu plus de 14 livres. Les 10 sous 10 deniers payés pour Saint-Nicolas sont autre chose : le loyer, pour un mois, d'une pâture qui appartient à la cour elle-même. Le droit de pâture, lui, vaut pour tout le territoire.
La cour poursuit aussi ceux qui entrent sans payer. Le compte de 1308-1309 fait payer 25 sous à un homme de Bormes et à son ancien berger pour cinq troupeaux entrés sans droit dans les pâturages d'Hyères. Les Bormois qui y posent leurs ruches paient, eux, une livre de cire par ruche.
Sous, deniers et livres
Les registres comptent en livres, sous et deniers : une livre vaut vingt sous, un sou vaut douze deniers. En 1309, un sergent (agent chargé des missions) de la cour d'Hyères est payé 8 deniers par jour de mission.
Les « Lombards »
Le clavaire (trésorier) d'Hyères, en 1309, appelle les bergers de Saorge « les bergers des Lombards ». Le mot désigne, de façon vague, les gens venus de l'est, au-delà du Var. En 1405, le procès de Draguignan nomme de même la troupe de Tende, et le mot reste longtemps attaché à ces troupeaux. En 1610 encore, des lettres royales interdisent l'entrée en Provence des « moutons de Piémont et Lombardie », qu'elles appellent ravatz.
Les sources
La pâture de Saint-Nicolas, les troupeaux et les ruches des Bormois : Archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, registre B 1921, vues 053 et 057. Le tarif de 1332 : enquête de Léopard de Fulginet, B 1042, vue 0007, page de droite (f° 3). Le tarif de 1352 et la mention qui sunt ultra montes : B 1922, vue 0031, page de gauche (f° j v°). L'enquête de 1402-1405 contre les bergers de Tende : B 1176, vues 0005 à 0021, sentence du 19 octobre 1405 aux vues 0018 et 0019. Les troupeaux de La Verne : M. Ribot, La Môle du XIe au XVe siècle, 1980. Les lettres de 1610 sur les ravatz : Inventaire sommaire des archives départementales des Bouches-du-Rhône, série B, t. 3. La route du sel n'est connue ici que par des travaux de vulgarisation régionale, qui se contredisent sur les dates. Aucune pièce d'archive consultée ne la documente.