Une cape de berger près du mort
Hiver 1309. Alors que les bergers de la vallée de la Roya sont descendus vers la côte varoise, un meurtre secoue la région. Un habitant de La Garde est retrouvé tué à l'épée près d'Hyères, une cape de berger « lombard » gisant à ses côtés. Commence alors une traque de sept semaines dont les traces n'ont survécu que dans un livre de comptes.

Enquête en cours : ce récit évolue encore au fil des recherches en archives.
Une enquête dans un livre de comptes
En 1309, Hyères est une ville du comte de Provence, qui y tient une cour de justice : un viguier, qui commande au nom du comte et fait la police, un juge, des notaires et des sergents. L'argent de cette cour passe par le clavaire, le trésorier local. Chaque année, il tient un registre de tout ce qu'il encaisse et de tout ce qu'il paie. Il le porte ensuite à Aix, où des contrôleurs le vérifient ligne par ligne.
Celui de l'hiver 1308-1309, tenu par le clavaire Jacques Evans, est le plus ancien des livres de comptes d'Hyères qui nous soient parvenus. On y trouve le prix d'une corde, le salaire d'un messager pour deux jours de marche, le pain d'un prisonnier au denier près. Le clavaire note chaque paiement et sa raison. Mis bout à bout, ces petits paiements permettent de suivre une enquête criminelle.
Sous, deniers et livres
Le registre compte en livres, sous et deniers : une livre vaut vingt sous, un sou vaut douze deniers.
Pour se faire une idée, le même registre donne quelques prix. Un sergent de la cour est payé 8 deniers par jour de mission, comme le bourreau. Le pain d'un prisonnier pauvre coûte 1 denier par jour. Le clavaire, quand il voyage, touche 2 sous 6 deniers par journée. Un setier d'amandes, un peu moins de cinquante litres, se vend 5 sous.
Un homme tué à l'épée
L'affaire commence à la date du 27 janvier 1309, dans la colonne des dépenses. Ce jour-là, le clavaire paie un messager, Jordan Vacher, pour courir à Toulon. Un homme de La Garde, Guillaume Aurenga, vient d'être trouvé mort dans la campagne d'Hyères, tué à l'épée. Le viguier et le juge d'Hyères se trouvent alors à Toulon : le messager va leur porter la nouvelle et leur demander de revenir enquêter.
Un messager, une journée : 8 deniers.

Le registre (latin)
« Die xxvij Januarii eiusdem Indictionis Jordano Vacheri misso Tholonum cum litteris domini Laugerii Ricardi, vicarii [et] clavarii Arearum qui ibi erant, dominis vicario et judici ut venirent Areas, notificando eis de morte Guillelmi Aurenga de Garda […] in territorio Arearum gladio interfecti, pro una die denarios octo. »
Traduction française
« Le 27 janvier de la même année, à Jordan Vacher, envoyé à Toulon avec des lettres de messire Laugier Ricard, auprès des seigneurs viguier et juge d'Hyères, qui s'y trouvaient, pour qu'ils viennent à Hyères, en leur annonçant la mort de Guillaume Aurenga, de La Garde, […] tué à l'épée dans le terroir d'Hyères : pour une journée, huit deniers. »
Une cape près du mort
Le 27 janvier aussi, une troupe quitte Hyères pour deux jours. Les enquêteurs soupçonnent déjà des bergers : il faut arrêter treize hommes qui gardent leurs bêtes sur les terres de Collobrières, au cœur du massif des Maures.
La troupe réunit deux damoiseaux à cheval, dont un Guy de Solliès (les damoiseaux sont de jeunes nobles qui ne sont pas encore chevaliers), six sergents de la cour, et une douzaine d'habitants d'Hyères, nommés un par un. Ce mélange de nobles à cheval, d'hommes d'armes et de simples habitants fait penser au shérif de western qui rassemble les hommes de la ville pour courir après des bandits. La ressemblance n'a rien d'un hasard : la troupe du western descend d'une coutume du Moyen Âge.
Deux damoiseaux, six sergents, une douzaine d'habitants, deux jours : 11 sous.
Du Moyen Âge au western
Le mot shérif vient de l'anglais shire reeve, l'officier du roi dans un comté, le shire. Il existe en Angleterre avant même 1066 et la conquête de Guillaume le Conquérant. Pour prendre un malfaiteur, il peut appeler aux armes tous les hommes valides du comté : c'est le posse comitatus, « la force du comté », d'où vient la posse des westerns.
En 1285, vingt-quatre ans avant l'affaire Aurenga, le roi Édouard Ier en fait une obligation dans le statut de Winchester. Quand on crie au voleur, le hue and cry, chacun doit se joindre à la poursuite, de village en village, et la communauté qui laisse filer le coupable paie l'amende. Les colons anglais ont emporté cette règle en Amérique, où les shérifs du Far West l'appliquaient encore.
Le continent connaît des usages voisins. En Normandie, la clameur de haro oblige quiconque l'entend à courir sus au malfaiteur. En Provence, les communautés doivent au comte la chevauchée, un service armé, et les officiers peuvent appeler les habitants à leur prêter main-forte. La troupe de 1309 n'a pourtant rien d'une levée gratuite : la cour paie la course de chacun.
Pourquoi des bergers ? Parce que près du mort, on a ramassé une cape de panno caparum Lombardorum, « du drap des capes des Lombards ». Les treize suspects sont nommés eux aussi, un par un.

Le registre (latin)
« … missorum pro capiendis pastoribus Lombardorum de Saurgio, videlicet Raimundo Pagano, Jacobo Robro, […] Raimundo de Busca et Raimundo Morle, qui suspecti dicebantur de morte dicti Guillelmi, et erant in territorio Colobrerie, pro duobus diebus solidi undecim. » En marge : « quia una capa de panno simili capis Lombardorum inventa fuerat iuxta ipsum mortuum. »
Traduction française
« … envoyés pour prendre les bergers des Lombards de Saorge, à savoir Raimond Pagan, Jacques Robre, […] Raimond de Busca et Raimond Morle, qu'on disait suspects de la mort de Guillaume, et qui se trouvaient dans le terroir de Collobrières : pour deux jours, onze sous. » En marge : « parce qu'une cape d'un drap semblable aux capes des Lombards avait été trouvée près du mort. »
Une ligne dans la marge
La raison de l'arrestation n'est pas écrite dans l'article lui-même. Elle est ajoutée à part dans la marge de droite.
C'est une justification pour les contrôleurs d'Aix. Ils relisent chaque dépense et refusent celles qu'on ne leur explique pas. Leurs propres remarques remplissent les marges du registre : « parce qu'il a rendu un reçu », ou au contraire « qu'il déclare la cause ».
Les treize bergers ont-ils été relâchés, jugés, punis ? Le registre n'en parle plus. En tout cas, aucun d'eux ne figure parmi les prisonniers nourris par la cour, ni parmi les condamnés livrés au bourreau.
Qui sont ces « Lombards » ?
Le clavaire écrit « les bergers des Lombards de Saurgio ». Le mot « Lombards » désigne ici, de façon vague, les gens venus de l'est, au-delà du Var. Quant à Saurgio, c'est Saorge, un village de montagne accroché à 520 mètres d'altitude dans la vallée de la Roya, au-dessus de Vintimille, à quelque cent cinquante kilomètres d'Hyères à vol d'oiseau. Ces bergers ne sont pourtant pas des étrangers. Saorge fait partie du comté de Vintimille, qui a le même seigneur que la Provence. Pour venir à Hyères, ils ne franchissent aucune frontière.

Saorge n'a rien d'un village perdu. Il domine les gorges de la Roya, sur la route du sel qui monte de la côte vers le Piémont. Des caravanes de mulets y portent le sel débarqué à Nice, par Sospel, Saorge et Tende, jusqu'au col de Tende et au-delà, vers Coni et Turin. Selon les historiens de la vallée, une partie de ce sel sortait des salins d'Hyères. La vallée des bergers et la ville où ils hivernent étaient donc déjà liées par le commerce.
Le même registre les montre à Hyères dès l'automne. Dans les recettes, on voit qu'ils ont loué à la cour la pâture du terroir de Saint-Nicolas, à l'est d'Hyères, au-delà des salins. Le loyer couvre tout le mois de novembre 1308. En janvier, ils sont dans les Maures, du côté de Collobrières. En avril encore, un homme de Saorge, Foulque Roc, est poursuivi pour avoir blessé un passant sur le chemin de Collobrières.
La pâture de Saint-Nicolas, un mois : 10 sous 10 deniers.
C'est le rythme de la transhumance d'hiver. À l'automne, quand la neige ferme les pâturages de montagne, les troupeaux descendent vers la côte, où l'herbe pousse tout l'hiver, et ils remontent au printemps. Le chemin qu'ils suivent depuis la Roya et la taille de leurs troupeaux sont racontés dans La descente des troupeaux de la Roya.

Le meurtrier est à Draguignan
Les enquêteurs cherchaient treize bergers dans les Maures. Quelques jours plus tard, c'est la cour de Draguignan, à cinquante-cinq kilomètres de là, qui fait savoir à celle d'Hyères qu'elle détient le coupable : un homme seul, Martin Siméon, dit de Envia. Le juge de Draguignan écrit lui-même à Hyères.
Entre les deux pistes, rien. Aucune ligne ne dit comment on est passé des bergers à Martin. A-t-il été trahi par la cape ? Arrêté pour d'autres méfaits, puis reconnu ? A-t-il avoué ? Le livre de comptes ne note que ce que la cour paie. Le mystère reste entier.
Son lieu d'origine est incertain. Envia pourrait être Envie, un village du Piémont, au pied des Alpes, mais rien ne le confirme. Il ne fait pas partie des treize bergers arrêtés à Collobrières, dont les noms sont tous écrits, et le registre ne le dit jamais berger. Rien ne le relie à ceux de Saorge, en dehors de la cape trouvée près du mort.
Le 8 février, Hyères envoie un messager réclamer le prisonnier « pour le punir ». Draguignan refuse : sa cour entend d'abord le punir des méfaits qu'il a commis dans sa propre viguerie. Martin avait donc déjà commis des méfaits de ce côté-là.

Le registre (latin)
« … ut Martinum Symeone de Envia […] eidem Curie remitterent puniendum […]. » Ajout sous l'article : « Qui non fuit tunc remissus, quia Curia Draguiniani volebat eum prius punire de commissis per eum in vicaria Draguiniani. »
Traduction française
« … pour qu'ils renvoient à cette cour, pour le punir, Martin Siméon de Envia […]. » Ajout sous l'article : « Il ne fut pas renvoyé alors, parce que la cour de Draguignan voulait d'abord le punir de ce qu'il avait commis dans la viguerie de Draguignan. »
Les noms et leurs lectures
Le registre écrit le nom de la victime de trois façons : Aurenga (vues 076 et 077), de Auranega (vue 074, lecture incertaine) et Danrega, c'est-à-dire d'Aurenga (vue 072). Celui de l'accusé l'est aussi de trois façons : Martinus Symeone de Envia (vues 071 et 072), Martinus Symone de Envia (vue 077) et Martinus de Envia (vue 074). Les dates, le crime et le lieu sont les mêmes partout : ce sont les mêmes hommes. Le nom d'origine de Envia est d'une lecture incertaine, et son identification avec Envie, en Piémont, ne repose que sur la ressemblance des noms.
Le village des bergers se lit Saurgio, Saorge, aux vues 053 et 076. Le refus de Draguignan est à la vue 077, sous la forme Curia Draguiniani volebat eum prius punire de commissis per eum in vicaria Draguiniani, le premier verbe étant de lecture incertaine. Le nom du bourreau de Toulon, Guillaume Cordesorte (vue 072), et celui du juge de Draguignan, Jacques Folopini (vue 074), sont eux aussi de lecture incertaine. Une Maria Aurenga, femme d'Alexandre Botio, de La Garde, paraît dans le même registre pour une dette de 40 sous (vue 044), mais rien ne la relie à la victime.
C'est un conflit entre deux tribunaux du même roi. Chaque viguerie juge les crimes commis sur son territoire, et chacune veut faire passer le sien en premier. Hyères insiste, et obtient gain de cause. Le 20 février, deux sergents et le notaire Simon Thomas partent pour trois jours chercher à Draguignan Martinum Symonem de Envia homicidam, Martin Siméon, homicide.
Deux sergents et un notaire, trois jours : 13 sous 6 deniers.
Viguier, juge et viguerie
La Provence de 1309 est découpée en vigueries, des circonscriptions de justice et de police. Hyères en est le centre d'une, qui s'étend de La Garde à Bormes et remonte jusqu'à Solliès et Collobrières. Draguignan est le centre d'une autre.
Dans chacune, le viguier représente le roi : il commande les sergents, fait arrêter, tient l'ordre. Le juge instruit les affaires et prononce les peines. Le clavaire tient la caisse. Tous trois sont payés par la cour : le compte de 1308-1309 donne leurs gages.
Un crime appartient à la viguerie où il a été commis. C'est ce qui explique le bras de fer entre Hyères et Draguignan : chacune veut juger ce qui s'est passé chez elle.
Trois semaines au pain de la cour
À Hyères, Martin passe trois semaines en prison, du 21 février au 13 mars. La cour nourrit les prisonniers trop pauvres pour payer leur pain, à raison d'un denier par jour. Pour lui, le clavaire paie le double, deux deniers par jour, « à cause de sa faiblesse ». La cause n'en est pas notée, mais il sort des prisons de Draguignan, qui ne devaient pas être tendres : un autre meurtrier réclamé par Hyères y est mort quelques mois plus tôt.
Martin Siméon, vingt-deux jours de pain comptés par le clavaire, à 2 deniers : 3 sous 8 deniers.
Il n'est pas seul. Le même hiver, la cour nourrit deux autres prisonniers. Jacques de Nîmes, que le registre appelle un voleur, reste soixante-huit jours en prison avant d'être fouetté, le 13 janvier, et d'avoir une oreille coupée. Une femme, Huga Molana, y passe cent trente-cinq jours, depuis le 1er novembre. Le 15 mars, elle est fouettée à son tour et on lui coupe l'oreille gauche. Pour elle, le clavaire n'a pas noté ce qu'elle avait fait, et les contrôleurs d'Aix le lui réclament dans la marge : « qu'il déclare la cause pour laquelle elle a été fouettée ».

Une justice qui se paie au jour
Hyères n'a pas de bourreau à elle. Chaque fois qu'il faut châtier, un sergent va chercher à Toulon le carnacerius Tholoni, le bourreau de Toulon, qui est payé 8 deniers par jour de présence, comme un sergent. Le compte de l'hiver le montre au travail deux fois avant mars : il fouette et mutile Jacques de Nîmes en janvier, fouette en février une autre femme, Huga, l'épouse d'un certain Jacques, pour le vol d'un porc, puis revient en mars.
Le sergent, serviteur de la cour
Le mot vient du latin serviens, « celui qui sert ». Le sergent est un homme au service du seigneur, ici la cour du comte, qui le paie à la journée. Il n'est pas noble, ce qui le distingue du chevalier et du damoiseau.
On l'emploie selon les besoins. À Hyères, il porte les lettres de la cour, crie ses ordres en public, court comme messager et prête main-forte au viguier pour arrêter. À Brégançon, les sergents gardent le château.
À côté de ces peines de corps, la plupart des affaires se règlent par des amendes. Le même registre en énumère des dizaines : 12 deniers pour ne pas s'être présenté devant le juge, 2 sous 6 deniers pour avoir été trouvé dehors sans lumière après la cloche du soir, 5 sous pour avoir joué aux dés, quelques sous pour avoir jeté de l'eau sale ou laissé du fumier dans les rues du castrum, la ville haute autour du château. Certaines amendes ont même une destination fixée d'avance : celles des adultères et des otages rompus (des personnes qui se sont échappées après avoir été retenues en garantie) sont versées par ordre du roi Charles II au couvent des frères prêcheurs (les dominicains) de Nazareth, à Aix, pour bâtir leur église.
Les crimes de sang sont plus rares, mais l'affaire Aurenga n'est pas la seule de l'année. En novembre 1308, la cour avait déjà envoyé chercher à Draguignan un homme accusé d'un meurtre commis dans le castrum d'Hyères. Le viguier de Draguignan avait répondu qu'il était mort en prison.
Le 15 mars, aux fourches
Le bourreau de Toulon arrive à Hyères pour trois jours. Le 15 mars 1309, il pend Martin Siméon, accusé d'avoir tué Guillaume Aurenga dans la campagne d'Hyères « et d'y avoir commis beaucoup d'autres méfaits ». Il est payé 10 sous.
Le bourreau, trois jours et une pendaison : 12 sous.
Suivent les achats de la cour. Les fourches d'Hyères sont le gibet de la ville : deux poteaux plantés en terre, reliés en haut par une poutre où l'on pend les condamnés. Cette poutre, la traverse, manquait : il faut en poser une neuve, « où il n'y en avait pas ».
Une traverse neuve aux fourches : 4 deniers.
La cour n'a pas d'échelle : elle en achète une à un Hyérois, Jean Borme, et la laisse sur place « pour toutes les exécutions ».
Une échelle : 3 sous.
On achète enfin de la corde, et une toile « pour lui bander les yeux ».
Corde et toile : 6 deniers.

Le registre (latin)
« Dicto die pro quadam scala de novo empta, cum Curia nullam haberet, pro suspendendo Martino Symeone de Envia, qui Guillelmum Danrega interfecit in territorio Arearum et multa et diversa malefacta ibidem commisit, a Johanne Borma de Areis, solidos tres, que dimissa est ibi pro executionibus omnibus faciendis. […] Eidem pro dicto Martino suspendendo solidos decem. »
Traduction française
« Le même jour, pour une échelle achetée neuve, la cour n'en ayant aucune, pour pendre Martin Siméon de Envia, qui tua Guillaume Aurenga dans le terroir d'Hyères et y commit beaucoup d'autres méfaits divers, à Jean Borme d'Hyères, trois sous ; elle a été laissée sur place pour faire toutes les exécutions. […] Au même [bourreau], pour avoir pendu Martin, dix sous. »
Faute d'autres archives, le lieu exact du meurtre, son mobile et les autres méfaits de Martin restent inconnus.
Pendant ce temps, à Aix et à Naples
L'année de l'affaire, le royaume change de roi. Le comte de Provence est aussi roi de Naples, et il vit le plus souvent en Italie. En Provence, il est représenté par un sénéchal, qui gouverne en son nom depuis Aix. En 1309, c'est Richard de Gambatesa. Le même homme avait signé sept ans plus tôt, en 1302, le règlement des farots, la chaîne de feux de garde qui devait signaler l'approche des navires ennemis tout le long de la côte.
Le compte d'Hyères laisse voir ce gouvernement de loin, par ce qu'il coûte. Cet hiver-là, la ville doit payer un fouage, un impôt levé par foyer, pour aider le roi à acheter le château de Séderon, dans les Baronnies, à son seigneur Raimond de Mévouillon. Un Hyérois, Hugues Fomerarii, fait appel au nom de la communauté. Le sénéchal juge l'appel sans valeur, parce que la ville ne l'avait pas chargé de parler en son nom, et lui inflige une amende de 50 livres. Le 20 février, le jour même où les sergents partent chercher Martin à Draguignan, le clavaire prend lui aussi la route, vers Aix. Il emporte l'argent de l'impôt : 350 livres en pièces, mises en sacs et chargées sur une bête de somme. Arrivé à Aix, il attend deux jours que les trésoriers le reçoivent.

Le registre (latin)
« Die xx februarii […] soluti sunt Jacobo Evansio clavario predicto eunti Aquis cum ccc l libris de pecunia focagiorum […], expectanti ibi dominos thesaurarios duobus diebus, pro octo diebus ad racionem duorum solidorum et sex denariorum per diem, solidos viginti. » En marge : « Providendum super moderacione dietarum. »
Traduction française
« Le 20 février, payé à Jacques Evans, clavaire, allant à Aix avec 350 livres de l'argent des fouages […], et y attendant deux jours messieurs les trésoriers : pour huit jours, à deux sous six deniers par jour, vingt sous. » En marge : « Il faut voir à modérer les journées. »
Le clavaire tient les comptes, mais il est contrôlé comme les autres. Huit journées pour aller à Aix et en revenir, c'est trop au goût des contrôleurs, qui le lui notent en marge.
Le 5 mai 1309, le roi Charles II meurt. Robert lui succède. L'été suivant, les messagers d'Hyères portent de nouvelles lettres. Les évêques, les abbés et les barons de la viguerie sont convoqués pour prêter hommage et serment de fidélité au sénéchal, au nom du nouveau roi. On annonce la venue du roi et de la reine. En juillet, dix bœufs saisis dans la viguerie sont conduits à Aix pour la fête du couronnement.
Un comte de Provence qui vit à Naples
Depuis le milieu du XIIIe siècle, la Provence appartient à la famille d'Anjou. Le premier de ces comtes, Charles d'Anjou, frère du roi de France Saint Louis, a acheté Hyères en 1257 et conquis en 1266 le royaume de Naples, tout le sud de l'Italie. Ses descendants portent donc deux couronnes : rois de Naples, comtes de Provence.
Ils vivent surtout à Naples, la plus grande de leurs terres. La Provence est gouvernée depuis Aix par un sénéchal, et des contrôleurs, les maîtres rationaux, y vérifient les registres de tous les clavaires. C'est grâce à ces contrôleurs que le compte d'Hyères a été conservé, avec leurs remarques dans les marges.
Le compte se termine sur une commande du roi lui-même, payée après la clôture de l'exercice. Le 20 novembre 1309, sur ordre du sénéchal, le clavaire achète six setiers d'amandes et cinq setiers de figues d'Hyères, fait coudre des sacs de toile, et les confie à un transporteur pour les envoyer au roi Robert, à Naples.
Avant et après
Le compte de 1308-1309 est le premier d'une longue série. Il montre déjà une ville importante : les foires d'août d'Hyères attirent cette année-là quarante-trois marchands, cordonniers de Marseille et de Toulon, drapiers de Narbonne, de Nice et de Draguignan, merciers d'Arles et de Brignoles. Le château de Brégançon, sur son rocher face à la mer, y apparaît avec sa garnison d'un châtelain, d'un chapelain, d'un portier et de neuf sergents, payée par le clavaire d'Hyères. Quelques années plus tard, en 1315-1316, un recensement des foyers donne à Hyères environ 4 000 habitants, ce qui en fait l'une des plus grandes villes de Basse-Provence.
Quatorze ans après la pendaison de Martin, en 1323, le roi Robert fait inspecter toutes les défenses de la côte, et la ville d'Hyères doit choisir entre bâtir un rempart et remonter vivre sur la colline : c'est l'objet de l'article Trois mois pour fortifier la côte.
L'affaire Aurenga reste la plus ancienne trace du passage des bergers de la Roya dans les comptes d'Hyères.
Les autres sources
Justice et gouvernement. Prisonniers, châtiments et amendes : B 1921, vues 001, 011 à 015, 071 à 073, 075 et 089. Le fouage de Séderon et l'amende d'Hugues Fomerarii : vues 003, 004 et 076. Le voyage du clavaire à Aix : vue 073. L'hommage au sénéchal, l'annonce de la venue du roi et les bœufs du couronnement : vue 078. Les fruits envoyés à Naples : vue 069. Les foires d'août : vue 052. La garnison de Brégançon : vue 079. Le règlement des farots de 1302 : B 5, vues 0466 à 0470. La population de 1315-1316 : 825 feux, soit 3 700 à 4 500 habitants à raison de 4,5 à 5,5 personnes par feu, d'après É. Baratier, La démographie provençale du XIIIe au XVIe siècle, 1961.