Convention du Béal d'Hyères (1458)
Texte fondateur du Béal d'Hyères. Transcription bilingue de la grosse Bruny : l'origine ligure de Jean Natte, l'énigme du mot « descimeriis », le privilège d'Albenga accordé par le roi René, le tracé, le prix et le monopole des moulins.

Enquête en cours : cette page évolue encore au fil des recherches en archives.
Le 27 décembre 1458, au son de la cloche du soir, le conseil de la ville d'Hyères s'assemble dans la grand-salle de la maison du viguier Bernard d'Abisse. Trois syndics, une poignée de conseillers ordinaires, quatre conseillers « à la guerre », puis une trentaine d'habitants convoqués en renfort : notaires, marchands, un boucher, un charpentier, deux barbiers, un tailleur de pierre, des laboureurs. En face d'eux se tient Jean Natte, un ingénieur ligure établi au Luc.
Ce qui se signe ce soir-là est un contrat de travaux publics d'une grande précision. Il fixe un tracé, une largeur de canal, un délai, cinq échéances de paiement, un taux de mouture, une clause de nullité, et jusqu'aux journées de pioche que chaque maison de la ville devra fournir. Il fonde le Béal, le canal qui amènera l'eau du Gapeau à travers la plaine de La Crau jusque dans les murs d'Hyères.
La désignation de Jean Natte
L'acte s'ouvre sur une formule qui a occupé les érudits locaux pendant un siècle et demi. Crozals, qui traduit l'acte en 1859, fait sortir l'ingénieur de « la vallée de Meille, diocèse d'Albi ». Louis Aufauvre le suit en 1864 avec « la vallée de Maille, diocèse d'Albi ». Les deux traductions placent donc Jean Natte dans le Tarn, à quatre cents kilomètres de la Ligurie.
Le parchemin ne parle ni du Tarn ni d'Albi. Il place Jean Natte sur la Riviera de Gênes et sous le diocèse d'Albenga.
![Détail manuscrit : « Joannes nato de valle de meilla riparia Januae deſcimer[iis] … albenganensis nunc habitator loci de luco »](img/1458_nom.jpg)
Extrait original (Latin)
« discretus vir magister Joannes Nato de valle de Meilla, riparia Januae, deſcimer[iis] diocesis albenganensis, nunc habitator loci de Luco »
Traduction française
« L'honorable maître Jean Natte, de la vallée de Meilla, sur la Riviera de Gênes, des terres dîmières du diocèse d'Albenga, à présent habitant du lieu du Luc. »
Le notaire écrit Nato à cette première mention et Nate à toutes les suivantes : les deux graphies cohabitent dans le même acte. Entre riparia Januae et diocesis albenganensis figure un mot qui n'a sa place dans aucune formule notariale connue.
« Des erreurs contre l'histoire et la géographie »
Un archiviste d'Hyères a relu la traduction de Crozals ligne à ligne et en a relevé les erreurs. Sa note est classée avec l'acte, sous le timbre rouge de la mairie. Le nom de l'archiviste n'est pas connu. La note s'ouvre ainsi : « Cette traduction contient des erreurs contre l'histoire et la géographie qu'il importe de rectifier. »

Le premier grief est de vocabulaire. Crozals a traduit vicarius trop littéralement et fait un vicaire du viguier d'Hyères, qui était un officier de justice et non un homme d'Église. Le second est plus lourd, et l'archiviste le dit sans détour : « Ce riparia Genuæ ne l'a pas averti de son erreur, il le passe simplement sous silence. Puis il fait semblant de lire Albiganensis pour Albenganensis. Enfin il renonce à traduire descimes. »
Puis il rétablit ce qu'il fallait lire. Albingaunum, écrit-il, « petite ville de la Ligurie qui explique riparia Genuæ », et qui « a dû devenir Albinga, suivant une contraction très-usitée ». Et decimales ou decimates, « terme applicable aux champs soumis à la dîme ». En marge de la traduction elle-même, deux appels de note renvoient à sa correction : « d'Oneglia », « diocèse d'Albinga, rivière de Gênes ». Sa version de la formule tient en une ligne : « Jean Natte, de Meilla, vallée tributaire du diocèse d'Albinga, rivière de Gênes. »
L'archiviste avait donc rendu Jean Natte à la Ligurie, mais sa note est restée dans le carton. Aufauvre imprime « Albi » en 1864, Denis « diocèse d'Albi, en Languedoc » en 1882, et la vallée de Meille est restée dans le Tarn pendant un siècle et demi.
La vallée natale de Jean Natte reste introuvable. La piste la mieux soutenue est celle que l'archiviste indiquait en marge : la vallée d'Oneille (Oneglia), à deux pas de Port-Maurice, d'où des familles entières partaient pour la Provence à partir de 1450, et parmi elles des Natte. Entre Oneilla et le Meilla du parchemin, il n'y a qu'un on fondu en m, une confusion que l'écriture gothique rend facile. Elle suppose une erreur du copiste du XVIᵉ siècle, et aucune source ne la confirme.
Descimeriis : le mot que personne n'a su lire
Le mot se trouve juste à gauche de la déchirure, et il est parfaitement visible. Quatre lecteurs successifs ont buté dessus, chacun à sa façon.
![Détail manuscrit agrandi : le mot « deſcimer[iis] » qui suit « riparia Januae »](img/1458_descimeriis.jpg)
Le copiste de 1859 y a vu un nom de lieu et a écrit de Simeria. Crozals a laissé le mot en latin sans le traduire, et l'archiviste qui l'a repris a lu descimes. Une édition moderne l'a purement effacé et remplacé par une conjecture. Un logiciel de reconnaissance d'écriture y a lu determeris.
Ces quatre versions portent sur un seul et même mot. L'explication tient au s long (ſ), cette lettre qui ressemble à un f sans barre et que le XVIᵉ siècle emploie partout à l'intérieur des mots. Un ſc se lit facilement S majuscule (d'où de Simeria), ou t (d'où determeris), et ſcim peut passer pour « la m » (d'où le « de la mer » d'une lecture tardive). Ces quatre lectures ne sont donc pas indépendantes, ce sont quatre échecs sur le même mot, deſcimer[iis].
Ce mot est decimariis, forme d'un adjectif du latin tardif, decimarius, qui veut dire « soumis à la dîme ». Du Cange atteste aussi le nom : une decimaria est « un domaine, un champ où se perçoit la dîme des fruits ». Une dîmerie, en droit d'Ancien Régime, c'est une étendue de terre bornée sur laquelle une église lève la dîme, et qui coïncide en principe avec une paroisse.
Ce mot ne qualifie pas l'homme, il qualifie sa vallée. La formule est un emboîtement de localisations : la vallée de Meilla, qui est sur la Riviera de Gênes, qui est dans les terres dîmières du diocèse d'Albenga. Du Cange donne exactement cette construction, un décimaire suivi d'un lieu et d'un diocèse au génitif : in Decimario Castri de Lezinhano diocesis Narbonensis (1351). La tournure est donc parfaitement régulière.
C'est le seul endroit où l'archiviste d'Hyères s'est trompé. Il tenait le mot pour une faute du notaire, « le tabellion qui rédigea l'acte s'est aussi trompé », et proposait de corriger en decimales. Le notaire n'avait rien à corriger : sa formule est régulière. Mais le radical que l'archiviste avait isolé, decim-, était le bon, et il l'avait isolé cent cinquante ans plus tôt.
Le rattachement est banal, lui aussi. Le diocèse d'Albenga s'étendait de Sanremo à Finale, et son évêque avait même été le seigneur temporel d'Oneille, jusqu'à la vente du fief aux Doria en 1298. La vallée d'où vient Jean Natte a cessé ce jour-là de dépendre de l'évêque pour le civil, mais elle est restée dans son diocèse.
Il est inhabituel qu'un notaire prenne la peine de l'écrire. Il n'en avait aucun besoin : de valle de Meilla, diocesis albenganensis suffisait largement. La précision dîmière n'était donc pas nécessaire, et un contrat à deux mille florins porte rarement des mentions inutiles.
Elle s'explique dès qu'on regarde ce que valait chaque mot devant un notaire provençal. La valle de Meilla est la partie la plus fragile de la formule : un micro-toponyme ligure que personne, à Hyères, ne sait situer. Toute la suite de l'histoire le prouve, puisque les copistes le déforment, Crozals en fait « la vallée de Meille » et Aufauvre le déplace dans le Tarn. Nommer seulement sa vallée natale n'apprenait donc rien à Hyères. La dire des terres dîmières du diocèse d'Albenga rattachait ce lieu inconnu à une juridiction nommée, connue, et privilégiée en Provence par René lui-même.
Une réserve subsiste, et elle tient à la transmission du texte. Le parchemin conservé n'est pas l'original de 1458, c'est la mise au net de François Bruny, un siècle plus tard. Le mot précédent montre le copiste au travail. Il écrit Januae, la forme du nom de Gênes qui vient sous la plume au XVIe siècle, puis il revient sur l'initiale et la reprend en G. L'encre de la reprise est plus noire, elle ne touche que cette lettre, et le reste du mot est laissé tel quel : c'est un copiste qui se relit contre sa minute, pas un lettré qui corrige le latin d'un autre. Sur descimeriis, juste à côté, il n'intervient pas : il ne le traduit pas et ne le corrige pas. Il ne le comprend pas non plus, ce vocabulaire étant ligure et sans usage pour un notaire d'Hyères.
L'acte du roi René pour Albenga
Dans les comtés de René, être d'Albenga valait quelque chose, et le roi l'avait décidé lui-même.
Le registre B14 de la Chambre des comptes de Provence conserve, au folio cxxxix, une grâce accordée par René d'Anjou à la cité d'Albenga. C'est le même souverain que celui sous le règne duquel s'ouvre la convention du Béal.

Extrait original (Latin)
« p[re]fatam ciuitatem et homines dicte ciuitatis et districtus ab omnibus & singulis Represaliis que ob defectum iusticie subditis nostris […] contra Januenses et eorum subditos generaliter concederentur […] Jmmunes, francos, liberos & exemptos facimus et esse volumus »
Traduction française
« Ladite cité et les hommes de ladite cité et de son district, de toutes les représailles qui viendraient à être accordées à nos sujets pour défaut de justice contre les Génois et leurs sujets, nous les faisons et voulons immunes, francs, libres et exempts. »
La protection contre les représailles compte beaucoup dans le droit du temps. Un sujet lésé qui n'obtenait pas justice à l'étranger pouvait faire saisir les biens de n'importe quel compatriote de son débiteur. L'acte nomme le risque exact, les représailles accordées « contre les Génois et leurs sujets », et met les marchands d'Albenga hors d'atteinte de ce mécanisme. René y ajoute le droit de circuler et de commercer dans ses comtés de Provence et de Forcalquier, par mer et par terre, avec droit d'y séjourner, résider, acheter, vendre et négocier « librement et sûrement, sans aucun empêchement ».
Le motif est de gratitude. La ville venait de recevoir le roi dans ses murs, sur la route de la Lombardie.
![Fin de la lettre patente : « Dat[um] in dicta Ciuitate albinganen[si] […] die octaua mensis augusti anno quadringentesimo quinquagesimo tercio » et la souscription « Johannes Regis »](img/1453_albenga_date.jpg)
Extrait original (Latin)
« qua ciuitas et homines albinganenses […] nos Jn p[re]nciar[um] Jntra eorum menia liberaliter susceperunt […] Dat[um] in dicta Ciuitate albinganen[si] per manus nostri Regis Renati predicti die octaua mensis augusti anno quadringentesimo quinquagesimo tercio »
Traduction française
« Parce que la cité et les hommes d'Albenga […] nous ont reçu libéralement, à présent, dans leurs murs […] Donné en ladite cité d'Albenga, de la main de nous, roi René, le huitième jour du mois d'août de l'an mille quatre cent cinquante-trois. »
Le millésime est écrit en toutes lettres sur le registre, et il tombe au milieu de l'expédition de René en Lombardie : l'itinéraire du roi le montre sur la Riviera de Ponente en 1453, à Vintimille et à Port-Maurice, sur la route d'Albenga. L'exécution et l'enregistrement en Provence suivent au mois de février 1453 en style de l'Incarnation, soit février 1454 du nôtre.
→ Voir la ressource : Le privilège d'Albenga (1453)
Le privilège précède la convention du Béal de quatre à cinq ans. Il n'en est pas la cause, et le rapprochement reste une lecture. Mais il donne à la formule son arrière-plan, et il explique pourquoi Jean Natte tenait à faire écrire d'où venait sa vallée. Deux affaires indépendantes de 1477 montrent le même mécanisme à l'œuvre sur des personnes : un seigneur du Var et un évêque de Fréjus font venir des hommes du diocèse d'Albenga pour repeupler leurs terres, en s'appuyant sur les privilèges accordés par le roi. Dans la Provence angevine, se dire d'Albenga était un titre qu'on faisait inscrire.
Ce rapprochement ne figure pas dans la bibliographie imprimée, et l'explication est simple. La table dressée à l'époque, en tête du registre, signale l'acte au bon folio, sous le nom d'« Albingue ». Le résumé publié du registre, celui qui sert de porte d'entrée aux chercheurs depuis un siècle et demi, n'en dit rien. Pendant qu'Aufauvre cherchait Albi dans le Tarn, la pièce qui donne son intérêt au mot se trouvait dans un registre de la Chambre des comptes que rien ne signalait.
Le tracé : de La Crau à la Colle Maunaresque
La convention commande un canal et en fixe le tracé. Il part du terroir d'Hyères « qui s'appelle La Crau », et prend pour repère une colline dont le notaire, faute d'équivalent latin, cite le nom en provençal.

Extrait original (Latin)
« …territorii villae praemissae Arearum qui dicitur la Crau, veniendo exinde ad collam quae dicitur la colla Monaressa, sive iuxta collam ipsam in planitia »
Traduction française
« …le terroir de ladite ville d'Hyères qui s'appelle La Crau, venant de là vers la colline appelée la colla Monaressa, ou le long de cette colline dans la plaine. »
On a longtemps confondu cette colline avec la Monache, le quartier situé au nord-est de La Crau, vers Solliès, là où se fait la prise du Gapeau. La toponymie du terroir d'Hyères établie par Paul Roux sépare les deux. La colla Monaressa est « La Colle Maunaresque », dont Roux aligne les attestations : a la colle mounaresse en 1337 dans une vente à la chartreuse de Montrieux, collam mognareciam en 1340, collam monnayressam en 1374, collam monaressam en 1403, puis La Colle Maunaresque au début du XVIIIᵉ siècle. Il la situe sur le versant sud-ouest des Maurettes, vers le Fenouillet. Elle est donc à mi-parcours, sur l'axe La Crau vers la ville, et non à la prise d'eau. L'objection de géographie qui gênait les lectures anciennes tombe donc.
Sur le sens du nom, Roux écarte le « moine » qu'on y voyait volontiers. Il hésite entre un nom de famille au féminin, formé sur Monier comme La Gavaresse l'est sur Gavarry, et une hypothèse plus séduisante que sûre, molin-ar-isca, « la colline bonne à établir des moulins ». La forme moderne Maunaresque n'est qu'une réfection populaire vers « mauresque ».
L'eau à boire : la Source Majeure et Suprême
Un canal de moulins aurait pu se contenter de l'eau du fleuve. La convention exige davantage. Elle impose à Jean Natte de capter, au point de prise, une source voisine et de mêler son eau à celle du Gapeau, pour que l'eau qui arrive en ville soit « plus propre à boire ». L'argument est politique autant qu'hygiénique : c'est ainsi, dit l'acte, que le roi pourra accorder sa licence, l'utilité publique s'en trouvant augmentée.

Extrait original (Latin)
« …includere aquam cuiusdam fontis propinqui, loco ubi dicta aqua recipi debet et resclauta [sic] fieri, videlicet fontis maioris et supremi, videlicet infra resclautam, taliterque aqua ipsius fontis cum alia aqua ducenda […] misceatur »
Traduction française
« …capter l'eau d'une source proche du lieu où ladite eau doit être prélevée et l'écluse construite, à savoir la Source Majeure et Suprême, en dessous de l'écluse, de telle sorte que l'eau de cette source se mêle à l'autre eau conduite. »
Le mot fontis revient trois fois dans la même phrase, toujours au singulier. L'acte désigne donc une source sous un double qualificatif, et non deux sources comme on l'a parfois écrit au XIXᵉ siècle. C'est la source que les textes postérieurs appelleront la Source de la Monache.
Le prix des travaux
En contrepartie, la communauté d'Hyères s'engage à verser à Jean Natte deux mille florins, chacun compté pour seize sous provençaux, en cinq versements liés à l'avancement du chantier. Le premier acompte doit lui être remis à Nice, avant le 1ᵉʳ janvier, par le noble Jacques Claperii, présent au conseil. Pour donner l'échelle : dix ans plus tard, la baronnie de Solliès tout entière se vendra 13 000 florins.

Extrait original (Latin)
« ...quod dicta universitas teneatur et debeat eidem magistro Joanni Nate dare semel tantum duo millia florenorum... Primo... in civitate Nicae, florenos quadraginta quinque. Et in prima die futuri mensis martii, florenos quatuor centos quinquaginta... Item florenos quingentos dum ipsam aquam... usque ad ecclesiam beati Gervasii. Item alios florenos quingentos dum aqua praedicta fuerit infra praesentem villam Arearum. Et demum alios florenos quadringentos... penitus dicto opere completo. »
Traduction française
Cinq versements jalonnent les travaux. 45 florins d'acompte à Nice avant le 1er janvier. 450 florins au 1er mars, l'œuvre étant commencée et la caution fournie. 500 florins quand l'eau aura atteint l'église Saint-Gervais, sur le terroir de La Crau. 500 florins quand l'eau sera entrée dans la ville. Et 400 florins à l'achèvement complet.
Il y a là une anomalie, et elle figure dans le parchemin lui-même. La somme des cinq échéances fait 1 895 florins, pas 2 000. L'écart de 105 florins n'est ni une faute du copiste de 1859, ni une erreur de traducteur : Crozals, qui lisait « cinq cents » au dernier versement, n'arrivait pas non plus au compte. La grosse porte bien quadringentos, quatre cents, avec un préfixe quadr- impossible à confondre avec quing-.

Le paiement ne se fait pas qu'en argent. En plus des deux mille florins, chaque maison habitée de la ville doit quatre journées de travail d'homme pour les terrassements, que le notaire détaille en occitan : dous per la venguda, deux pour la venue de l'eau, dous per la eissida, deux pour sa sortie. Qui refuse sa corvée paiera deux sous provençaux par journée manquée, directement à Jean Natte.
Le droit de mouture
Le canal fera tourner des moulins, et les moulins vivront du grain qu'on y apporte. La convention plafonne d'avance ce que l'entrepreneur pourra prélever, et elle le fait deux fois : une fois en latin de notaire, une fois en provençal, peut-être pour que personne au marché ne puisse prétendre ne pas comprendre.

Extrait original (Latin)
« …non possint neque debeant […] recipere de mollura ultra consuetum quod est vigesima quinta pars, sive de vingt a cinq sestier, un »
Traduction française
« …qu'ils ne puissent pas prélever, pour la mouture, plus que le taux habituel, qui est la vingt-cinquième partie, soit « de vingt-cinq setiers, un ». »
Soit 4 % de ce qu'on apporte au moulin. Le tarif vaut pour les deux moulins à blé promis, comme pour toute installation que Natte ou ses héritiers ajouteraient plus tard.
Les délais
La convention fixe un calendrier serré. Jean Natte doit commencer les travaux avant le 1ᵉʳ mars 1459 et achever le béal dans les deux ans qui suivent, soit avant le 1ᵉʳ mars 1461. Les moulins, eux, doivent tourner dans les deux ans à compter de la signature, avant le 27 décembre 1460. Les lettres patentes du roi René de mars 1463, qui saluent la prouesse accomplie, montrent que le canal fonctionnait pleinement moins de cinq ans après la signature.

Extrait original (Latin)
« ...quod idem magister Joannes Nate teneatur et debeat dictum opus inchoare hinc ad primam diem futuri mensis martii, et illud perficere infra duos annos continuos et completos ab ipsa prima die mensis martii hinc antea computandos. »
Traduction française
« ...que maître Jean Natte doive commencer ladite œuvre d'ici au premier jour du mois de mars prochain, et la terminer dans un délai de deux années pleines à compter de ce premier jour de mars. »
L'exclusivité sur les moulins
Jean Natte et ses héritiers obtiennent le monopole. La ville s'engage à faire défendre à quiconque de bâtir un autre moulin, ou toute autre installation mue par l'eau. Natte lui-même ne peut donner d'autorisation qu'à l'intérieur des murs.

Extrait original (Latin)
« nec ipse magister Joannes nate dare alicui licentiam [nisi] infra dictam villam Arearum tantum et non extra, et etiam tene[atur] ipsa universitas prohiberi facere quod nulla persona possit cons[truere] aliqua alia molendina olei, papirij, paratoria, martineta, nec a[lia q]uacumque aedificia, praeter quam ipse magister Joannes et haeredes s[ui p]raedicti »
Traduction française
« Et que maître Jean Natte ne puisse donner de licence à personne, sinon dans la seule ville d'Hyères et non au-dehors. Et que la communauté soit tenue de faire défendre que personne ne puisse construire aucun autre moulin à huile, à papier, foulon ou martinet, ni aucune autre installation, sauf maître Jean lui-même et ses héritiers. »
Un foulon sert à fouler le drap, un martinet à battre le fer : le monopole couvre donc toute l'industrie que l'eau peut faire tourner, et pas seulement la farine.
La condition de Solliès
Pour creuser le béal, la communauté d'Hyères doit obtenir l'accord du seigneur de Solliès, dont les terres commandent le cours amont du Gapeau. La convention en fait une condition de validité : la ville a jusqu'à la fin janvier pour répondre, et elle doit envoyer un messager exprès au Luc porter la réponse, oui ou non. Si c'est non, Jean Natte rend l'acompte.
En mars 1459, la ville conclut cet accord avec Louis de Beauvau, sénéchal de Provence et seigneur de Solliès. L'acte lui-même n'a pas été retrouvé : Alphonse Denis l'a encore vu avant 1882 et en donne la date et la teneur, mais il ne figure plus dans l'inventaire des archives d'Hyères. C'est pourtant cette pièce, et non celle de décembre, qui ouvre réellement le chantier. Ce n'est qu'en 1468 que Palamède de Forbin rachète la baronnie pour 13 000 florins. Il devient alors maître du cours amont, et le conflit qui aboutira à la transaction de 1477 commence là.

Extrait original (Latin) : clause de nullité
« ...quod casu quo ipsa universitas non possit obtinere licentiam a supra dicto domino senescalo, domino dicto loci de Soleris, vel ab alio ad quem pertinebit recipere dictam aquam in dicto loco de Soleris prout supra dictum est, quod contractus huiusmodi habeatur pro non facto. »
Traduction française
« ...que, au cas où la communauté ne pourrait pas obtenir la licence du seigneur sénéchal susdit, seigneur dudit lieu de Solliès, ou de qui aura le pouvoir d'autoriser le prélèvement de l'eau audit lieu de Solliès comme il a été dit ci-dessus, le présent contrat soit tenu pour nul et non avenu. »