La société des cinq moulins (1504)
Un acte inédit, conservé dans les minutes d'un notaire d'Hyères : deux générations après le creusement du béal, les Rodulphe de Limans et les Natte gouvernent toujours ensemble cinq moulins, dont deux portent un nom provençal, et se partagent la recette chaque samedi.

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Dix-sept ans après la société de 1487, les moulins du béal tournent, et le registre d'un notaire hyérois montre qui les tient. Le 11 mars 1504, quatre hommes se retrouvent chez Antoine Giraudi pour mettre par écrit la façon dont ils vont exploiter ensemble cinq moulins d'Hyères.
Cet acte ne figure dans aucune étude publiée sur les moulins d'Hyères. Il est resté dans les minutes du notaire, quatre feuillets d'une écriture serrée, sans autre copie connue.
Quatre hommes, cinq moulins
La rubrique donne d'emblée l'affaire et les noms. Deux hommes gouvernent les moulins : Charles Rodulphe, seigneur de Limans, et maître Pierre Natte. Le premier est le frère de Louis Rodulphe, l'investisseur qui finançait l'agrandissement en 1487, mort sans enfant. Le second est le fils de Jean Natte, l'ingénieur génois de la convention de 1458.

Extrait original (Latin)
« Jnstr[umentu]m societatis inter nobilem carolum Rodulph d[omi]n[u]m de liman[n]o ac petrum nato g[uber]n[at]o[re]s molendino[rum] Jnfra villa[m] et duo[rum] supra villam arearum. Et Damianum nato firmarium molendino[rum] suo[rum] [...] et d[omi]n[u]m hugonem Rizonj [...] p[ro] arrendamento dictoru[m] quinq[ue] molendinoru[m]. »
Traduction française
« Instrument de société entre noble Charles Rodulphe, seigneur de Limans, et Pierre Natte, gouverneurs des moulins en deçà de la ville et de deux au-dessus de la ville d'Hyères. Et Damien Natte, fermier de leurs moulins [...] et le seigneur Hugues Rizon [...] pour l'arrentement desdits cinq moulins. »
Les deux autres viennent de l'exploitation. Damien Natte, habitant d'Hyères, est le fermier : il tient les cinq moulins à bail et les fait tourner à son compte contre une redevance. Hugues Rizon est juriste (jurisperitus) : l'acte organise précisément son entrée dans l'affaire.
Les moulins portent des noms provençaux
Le notaire écrit en latin d'un bout à l'autre, sauf pour désigner les moulins. Là, il passe à la langue qu'on parle sur place.

Extrait original (Latin)
« [...] tam Jnfra villam arearu[m] q[ua]m [...] supra villa[m] v[idelice]t lo molin dol may et dol molin nou. »
Traduction française
« [...] tant en deçà de la ville d'Hyères qu'au-dessus de la ville, à savoir lo molin dol may et lo molin nou. »
Deux moulins se trouvent en amont d'Hyères, les autres en aval, et cette répartition suit l'histoire du site. Les vieux moulins prenaient l'eau du Gapeau par de petites écluses en amont de la ville, et ils ont perdu leur importance quand le béal, le canal creusé à partir de 1458, a permis d'installer des moulins dans la ville même. Le « moulin neuf » de 1504 est très probablement l'un de ceux-là, bâti moins de vingt ans plus tôt. Le feuillet suivant ajoute un troisième nom, de bragueto, écrit deux fois. Quant au dernier mot de lo molin dol may, la plume laisse le choix entre plusieurs lectures, et le nom est laissé tel quel faute de pouvoir trancher.
Un associé, non un fermier
Hugues Rizon n'achète pas une part de recette. Il prend en charge les emendamenta, les travaux d'amélioration des moulins, et c'est cette dépense qui lui ouvre la moitié de la ferme que détient Damien Natte. Le notaire tient à ce que le statut soit clair, et il l'écrit explicitement.

Extrait original (Latin)
« [...] p[ro] d[i]c[t]o domino hugone Rizonj jurisperito tanq[uam] vero pro proprio socio suo et non firmatorio [...] »
Traduction française
« [...] pour ledit seigneur Hugues Rizon, juriste, comme son propre associé, et non comme fermier [...] »
La distinction est concrète. Un sous-fermier paie une somme et repart avec ce qu'il a gagné. Un associé partage les décisions, les recettes et, surtout, les dépenses. L'acte organise une véritable société et non une simple sous-location, et le contrat en tire toutes les conséquences pratiques.
Les charges par quarts et le partage du samedi
Le bail court cinq ans à compter du 4 mars, une semaine avant la signature. Les pactes suivent, énumérés l'un après l'autre. Le premier pacte important fixe les charges. Toutes les dépenses à faire sur les moulins, les améliorations, les réparations et l'entretien des béals de chaque moulin, se répartissent en parts égales entre les quatre hommes.
Extrait original (Latin)
« [...] firmata q[uod] omnes expenſe ſiende Jn ipſis molendinis [...] amendamenta huius Jnde facta tam [...] de reparationib[us] et [...]atione bedalium cuiuslibet molendinoꝛ[um] fiant communiter et portionabiliter p[ro] quolibet p[ro] quarta p[ar]te. »
Traduction française
« [...] que toutes les dépenses à faire sur ces moulins [...] les améliorations faites ensuite, tant [...] de réparations et d'entretien des béals de chacun des moulins, soient faites en commun et proportionnellement, chacun pour un quart. »
Le mot bedale, le béal, apparaît ici dans un contrat privé. Près de cinquante ans après la convention passée avec la ville, le canal n'est plus seulement un ouvrage public : son entretien est une charge que les meuniers se répartissent entre eux, moulin par moulin.
Le pacte suivant règle l'argent. Il n'y a pas de loyer fixe, pas de somme en livres nulle part dans l'acte. La recette se partage au fur et à mesure.
![Détail manuscrit : « qualibet die sabbati fiat diuisio [...] que erunt lucrata Jn quolibet molendino »](img/1504_samedi.jpg)
Extrait original (Latin)
« [...] firmata q[uod] q[ua]libet die ſabbati fiat diuiſio dobleꝛs[?] q[ue] erunt lucꝛata Jn quolibet molendino et quilibet Recipiat ſuam p[ar]tem [...] »
Traduction française
« [...] que chaque samedi se fasse le partage de ce qui aura été gagné dans chacun des moulins, et que chacun reçoive sa part [...] »
Le mot qui désigne l'objet du partage, doblers, est un pluriel en langue vulgaire glissé dans le latin, comme les noms des moulins. Sa lecture n'est pas assurée. Un autre pacte, plus loin, prévoit que les blés à gagner restent en dépôt, mais la fin de la clause ne se lit pas.
Ce que l'acte montre
L'acte se poursuit par trois pages de clauses d'usage, par lesquelles les parties renoncent d'avance à tout ce qui pourrait défaire l'accord, jusqu'aux lettres qu'elles obtiendraient du pape, de l'empereur, du roi ou de la reine. L'acte se termine par les témoins, dont seuls les prénoms se lisent, suivis du grand paraphe du notaire.
L'acte montre surtout une continuité. En 1504, un Rodulphe de Limans et un Natte gouvernent toujours ensemble les moulins du béal, deux générations après le chantier. Ce sont ces deux familles qui vendront leurs parts à la ville d'Hyères en 1537 et en 1555, avant le rachat du dernier tiers en 1576. La chronologie du canal replace l'acte dans cette suite.