Un canal pour les barques du sel
Un fossé fait le tour des salins d'Hyères, côté terre. On le connaît comme une défense contre les eaux douces. En 1337, l'enquêteur du roi, Leopardo da Foligno, exige qu'il soit assez large pour qu'une barque chargée de sel puisse y faire demi-tour. Le relief mesuré au laser montre un canal sur le même tracé, avec deux tronçons encore assez larges pour les barques. Le sel partait surtout par mer, vers Nice et vers Gênes.

Enquête en cours : cet article évolue encore au fil des recherches en archives.
Derrière la plage, à l'est de l'embouchure du Gapeau, s'étendent les Vieux-Salins d'Hyères. Au Moyen Âge, c'est l'étang salant du Fabricat (plus tard le Fabrégat). Sur l'autre rive du fleuve, d'autres salins, aujourd'hui disparus, s'échelonnaient depuis le Gapeau en direction de l'Almanarre. Plus à l'ouest encore, les salins des Pesquiers sont bien plus récents : ils ne sont créés qu'au milieu du XIXe siècle, sur un étang longtemps réservé à la pêche, d'où son nom, les pesquiers étant des pêcheries.
Chaque salin a son propriétaire : des familles de la ville, des chevaliers, des notaires, un prêtre. Le comte de Provence prend une part du sel de chaque salin et achète le reste pour ses greniers à sel, ses gabelles.

La ville est à cinq ou six kilomètres des salins, sur sa colline. Côté terre, les étangs sont bordés d'un fossé que les actes appellent le vallat, mot provençal pour un fossé, creusé pour arrêter les eaux douces des marais et des crues, qui gâtaient le sel. Un acte de 1337 lui donne un second rôle.
Un enquêteur du roi à Hyères
En 1332, le roi Robert, comte de Provence et roi de Naples, envoie en Provence Leopardo da Foligno, archiprêtre de Bénévent. Sa mission est de dresser, ville par ville, l'état des droits du roi. À Hyères, il fait reconnaître devant lui chaque salin, avec son propriétaire, ses voisins et la part de sel qu'il doit. Il donne aussi à cens (contre une redevance annuelle) des salins abandonnés, à condition de les remettre en état.
Le 30 avril 1337, Leopardo fixe par écrit des règles pour l'entretien des étangs. Le texte n'est connu que par une copie, faite vingt ans plus tard à l'occasion d'un procès. En 1358, des propriétaires de salins se plaignent d'un éleveur : d'autres propriétaires lui ont vendu l'herbe des bords d'étangs, et ses troupeaux piétinent les levées. L'herbe de la côte attire alors bien des troupeaux, certains venus de très loin pour l'hiver, comme ceux de la Roya. Pour défendre leurs droits, les plaignants produisent devant la cour royale d'Hyères tous les titres qui protègent le vallat, dont les règles de Leopardo da Foligno, recopiées en entier.
Un fossé pour les barques
Le premier article de ces règles décrit le vallat.

Latin, 1337
« Primo videlicet quod quoddam vallatum seu fossatum olim factum ut asseritur fiat et fieri debeat cum ea diligencia et celeritate que poterit adhiberi a parte terre in circuitu stagnorum ipsorum, a flumine Gapelli usque ad partem superiorem sive extremitatem stagnorum ipsorum usque ad mare, ita et tale quod stagna ipsa infra dictum vallatum includantur. Fiatque adeo latum et profundum vallatum ipsum quod una bona barca honerata sale revolvi et commode duci possit ab uno capite dicti vallati usque ad aliud. »
Traduction
« D'abord, qu'un vallat ou fossé, fait autrefois à ce qu'on assure, soit creusé, avec tout le soin et toute la rapidité possibles, du côté de la terre, autour de ces étangs, depuis le Gapeau jusqu'à l'extrémité des étangs et jusqu'à la mer, de sorte que les étangs soient enfermés à l'intérieur de ce vallat. Et que ce vallat soit assez large et profond pour qu'une bonne barque chargée de sel puisse y virer et y être conduite sans peine d'un bout à l'autre. »
Le fossé existait donc déjà, et Leopardo ordonne de le refaire. Un vallat borde ces lieux depuis près de trois siècles : en 1056, une donation décrit une terre qui va « de l'église Saint-Nicolas jusqu'à l'eau du Gapeau, et jusqu'au vallat qui entre dans la mer ». Un fossé creusé jusqu'à la mer, au lieu même des salins, laisse penser qu'on y faisait déjà du sel. En 1252, des salins sont nommés « près de Saint-Nicolas ». En 1290, quand un notaire du roi recense les salins un par un, plusieurs bordent « le vallat des Lônes », le long du chemin qui mène à Saint-Nicolas, un autre touche « le vallat du Gapeau », et un troisième l'église Saint-Nicolas elle-même, qui se dressait donc au bord des étangs. En 1332, devant Leopardo, ils ont encore pour voisin « le vallat commun par lequel on va à Saint-Nicolas ». Saint-Nicolas est l'entrée des salins, près de leur angle nord-ouest, côté ville. Le nom du Fabricat, lui, traverse les siècles : au XVIIIe, les cartes l'écrivent comme on le prononçait, « Faux Bregat » chez Cassini, « Faux Bruga » sur la carte de la Marine de 1792. C'est l'étang de la partie est, au sud des bassins.
Leopardo ne chiffre pas la taille du vallat : il la définit par l'usage. Virer, c'est faire demi-tour. Une barque pleine de sel doit pouvoir s'y retourner : le vallat sert aussi de voie d'eau.
En savoir plus : la barque et le sel
Aucun acte d'Hyères ne donne la taille de ces barques. Le sel se mesurait à l'oulle, environ 116 litres. En 1469, on charge à Hyères 400 oulles (près de cinquante mètres cubes) sur une saëtte, un navire de mer. Une barque capable de faire demi-tour dans un fossé est bien plus petite : sans doute une embarcation de salin, qui menait le sel des étangs jusqu'au lieu où on le chargeait sur les navires.
Une levée interdite aux troupeaux
L'article suivant oblige chaque propriétaire à entretenir sa part de levée, du côté de la terre comme du côté de la mer. Il interdit de faire passer ou paître les bêtes sur la levée « qui sera entre le vallat et les étangs ». Cette levée de terre servait aussi de chemin, et les troupeaux de l'éleveur de 1358 la défonçaient.
L'interdiction est rappelée plus tard. En 1364, Jean Gucci, commissaire du sénéchal, confirme les règles de Leopardo et défend à nouveau de faire passer bêtes ou charrettes sur la levée, sauf par le pont de l'étang et par deux passages désignés. Le nom de la levée est resté : en 1626, le registre des terres d'Hyères l'appelle encore « la leuade des Salins », et les propriétaires des salins y déclarent ensemble les terres basses qui la bordent.
Des levées de dix pans
En décembre 1357, Foulques d'Agoult, sénéchal de Provence, c'est-à-dire le gouverneur du pays au nom de la reine Jeanne, ordonne de contraindre les propriétaires à réparer leurs levées, « selon la forme » des règles de Leopardo da Foligno. Le 7 juin 1358, deux commissaires envoyés par la cour, Jean de Aguxellis et Jean Leraudi, visitent les étangs et notent chaque brèche. Le clavaire répartit ensuite le travail entre environ vingt-cinq propriétaires, chacun avec sa part. Plusieurs doivent tenir leur levée « dans une largeur de dix pans ».

Le pan provençal mesure environ 25 centimètres : une levée de dix pans fait donc environ 2,50 mètres de large. Un propriétaire, Bertrand Laugier, doit même bâtir à l'endroit détruit un mur de chaux et de sable de treize pans de long, cinq de haut et autant d'épaisseur, soit à peu près 3,20 mètres sur 1,25 mètre.
Le canal dans le relief d'aujourd'hui
Le LiDAR de l'IGN mesure le relief au laser depuis un avion, en retirant la végétation. Sur les Vieux-Salins, il montre encore un canal continu, avec sa levée côté étangs. Le canal longe tout le nord des salins sur plus de trois kilomètres. À l'angle nord-ouest, il descend le long du côté ouest jusqu'au rivage, à quelques centaines de mètres de l'embouchure du Gapeau. À l'autre extrémité des étangs, il tourne à angle droit et descend tout droit vers le sud, le long du côté est, jusqu'à la plage.

Ce tracé est celui que décrit Leopardo : côté terre, autour des étangs, du Gapeau « jusqu'à l'extrémité des étangs et jusqu'à la mer ». Le texte fait partir le vallat du Gapeau sans préciser comment il le rejoint, et le relief ne montre aucun lien entre le canal et le fleuve. À l'autre bout, en revanche, la branche est atteint bien la mer. Un fossé qui n'aurait servi qu'à arrêter les eaux douces n'avait pas besoin d'aller jusque-là : c'est sans doute au bord de la mer que l'on transbordait le sel des barques sur les navires. En 1792 encore, une carte de la Marine relie à la plage, par une jetée, le bâtiment où l'on entreposait le sel, le « Magasin » des salins.

Des coupes du terrain, en travers du canal, en donnent la forme. On y mesure la levée que vise Leopardo da Foligno, celle « qui sera entre le vallat et les étangs ». La berge d'en face, côté terres, a été remaniée quand ces terres, autrefois des pâtures, ont été mises en culture.

La levée, devenue une vraie digue, sépare le canal des bassins. Elle s'élève d'un mètre et demi à deux mètres et demi au-dessus de l'eau du canal, et domine de deux à plus de trois mètres le fond des bassins. Elle mesure six à douze mètres de large en crête et douze à près de trente à la base. C'est bien plus que les levées de dix pans, environ 2,50 mètres, que les commissaires faisaient réparer en 1358 : la digue d'aujourd'hui a été rechargée et élargie depuis.
Sur l'essentiel du parcours, le plan d'eau du canal ne mesure que deux à quatre mètres et demi de large. Une barque de quelques mètres n'y virerait pas. Mais près de l'angle nord-ouest, sur environ 425 mètres, le canal est resté nettement plus large : six à neuf mètres de large. C'est l'un des deux seuls endroits où une barque pourrait encore virer.


À l'est, le canal présente la même disposition et le même niveau d'eau, bordé par sa digue du côté des bassins. Il atteint six mètres de large à la coupe C5, puis neuf mètres en E1 et en E2, en descendant vers la plage : c'est l'autre partie du canal où une barque pourrait faire demi-tour, juste avant la mer.

Ces deux tronçons larges se trouvent aux deux bouts du canal, là où une barque allant « d'un bout à l'autre » devait faire demi-tour : à l'est, juste avant la mer, et à l'angle nord-ouest, vers la route et la ville, où se situe aujourd'hui le hameau de Saint-Nicolas (sans qu'on sache si l'église médiévale du même nom s'y trouvait déjà). Ces deux élargissements répondent bien à ce que demande le texte de 1337. Le relief ne permet cependant pas de savoir s'ils remontent au vallat médiéval, rétréci ailleurs au fil des siècles, ou s'ils ont été creusés plus tard.
Sur les cartes et les photographies anciennes
Une des plus anciennes images des salins est un dessin à la plume des années 1590, conservé aux archives de Turin. La mer y est en haut. Au milieu des « Sallins » se dresse un bâtiment fortifié entouré d'eau. Tout autour, des bosses s'alignent entre les bassins : ce sont les tas de sel. Après la récolte, on entassait le sel en longs amas que l'on appelait « vaches » ou « camelles ». Au début du XXe siècle, couverts de tuiles contre les pluies d'hiver, ils faisaient encore ressembler les salins, de loin, « à une agglomération d'habitations rustiques ». Le canal n'est pas dessiné. À droite, le Gapeau débouche au pied d'une tour carrée.

La carte de Cassini, levée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, montre un canal qui fait le tour de l'enclos des salins.

En 1861, les officiers qui lèvent la carte d'état-major dessinent l'étang d'un seul tenant. C'est une simplification : il est divisé en tables salantes depuis longtemps. Le canal relevé au LiDAR en suit de près les bords nord, ouest et est.

La photographie aérienne des années 1950 montre les salins avant les lotissements d'aujourd'hui. On y suit le canal nord, longé par la route, et ses deux branches qui descendent à la mer, à l'ouest et à l'est.

Cassini, la minute de 1861, la photographie de 1950 et le relief d'aujourd'hui montrent le même tracé : le canal n'a pas bougé depuis deux siècles et demi au moins, et il suit le chemin que décrit l'acte de 1337.
Où partait le sel
Reste à savoir où les barques du vallat menaient le sel. Une convention passée en 1259 entre le comte et les gens d'Hyères le laisse deviner, car elle règle l'ordre dans lequel on charge le sel. Pour le sel qui part par mer, on commence « du côté de la mer, au lieu qu'on appelle la tête du pont », puis on avance salin par salin jusqu'à l'autre bout du pont, « vers la terre ». Ce pont, les actes de 1332 l'appellent le pont du Fabricat, sans nommer ce qu'il franchissait. Le sel des étangs se chargeait donc à sa tête, côté mer. L'acte de 1337 ne le nomme pas, mais c'est sans doute là que le vallat menait les barques.
Les actes d'Hyères connaissent aussi un lieu appelé lo cargador en provençal, « le chargeoir », l'endroit où l'on charge. En 1332, ils mentionnent un chemin « qui va au chargeoir », sans indiquer ce qu'on y chargeait. Il se trouvait sous l'église Notre-Dame-du-Plan, puis, vers 1462, au lieu-dit les Lônes (mot qui désigne des bras d'eau). Les cartes de l'IGN portent encore un lieu « N.-D. du Plan » près du Gapeau, sur sa rive droite, au nord du Maufanget. Si c'est la même église, le chargeoir était au bord du fleuve : il aurait pu servir aux salins de la rive droite.
La même convention de 1259 fixe ce que le comte achète : il paie d'avance 40 000 oulles de sel par an, environ 4 600 mètres cubes, de quoi remplir près de deux piscines olympiques, à 8 deniers l'oulle.
La plus grande part de ce sel prend la mer. En 1263-1264, le grenier à sel d'Hyères expédie plus de 10 600 oulles à celui de Nice et 560 à celui de Grasse, et 1 110 vers l'ouest, au grenier de Notre-Dame-de-la-Mer, en Camargue, aujourd'hui les Saintes-Maries-de-la-Mer. Il en vend 2 705 par terre, à peine un sixième du total, vers des lieux que le compte passe sous silence. Cette route de terre dure : en 1478, le droit de sortie du sel d'Hyères et de Toulon que le roi René donne à la reine porte aussi sur le sel sorti par terre. De Nice, le sel monte à dos de mulet vers le Piémont par le col de Tende : dès 1259, Charles d'Anjou passe un accord avec Coni (Cuneo), de l'autre côté des Alpes, pour lui fournir ce sel. En 1301, les propriétaires des salins doivent garder chaque année 20 000 oulles pour les greniers à sel du roi à Grasse, à Nice et à Fréjus. Des Hyérois portent aussi le leur, gabelle payée, à La Napoule, à Ramatuelle ou au Fraxinet.
Le premier client reste Gênes. D'après le registre des ventes tenu du 1er septembre 1353 au 15 juin 1354, 63 patrons de navire chargent 77 500 oulles, environ 9 000 mètres cubes de sel, en moins de dix mois. Trente-cinq sont de Gênes, onze de la côte à l'ouest de Gênes, comme Albenga, Porto Maurizio ou Noli. Les plus gros chargements sont génois : un patron de Gênes emporte 1 500 à 2 500 oulles à chaque voyage, quand un patron de la côte dépasse rarement 1 000. En 1358, le sel d'Hyères représente les trois quarts du sel arrivé à Gênes, environ 2 700 tonnes. En 1361, 121 bâtiments chargés de ce sel entrent dans le port. Plus de la moitié, 66, sont des barques : le mot désigne alors de petits navires de mer, bien plus grands que les embarcations qui circulaient dans le vallat.
Ce sel sert aussi de gage à la couronne. En 1363, pour payer une dette de guerre, la reine Jeanne cède à un créancier une petite part de ce qu'elle reçoit à Hyères : les 6 000 oulles que sa cour y lève chaque année pour la gabelle de mer, en payant aux propriétaires 8 deniers l'oulle, le prix de 1259. Ce seul droit, loin des 40 000 oulles achetées un siècle plus tôt et des 77 500 chargées par les Génois, est vendu 3 500 florins. Le procédé dure : en 1439, le roi René engage à Louis de Beauvau le château d'Hyères et la gabelle du sel. En 1444, il les engage de nouveau et en confie la garde à Pierre Rodulphe, qu'il fait châtelain.